Lundi 19 juin 2006
Faire des paradis, c’est certainement une des tâches de l’écrivain postmoderne (et je ne parle pas particulièrement de Philippe Sollers, que je n’aime pas beaucoup.) Ce n’est pas une fuite devant la réalité, ce n’est pas un refus de l’engagement et un refus de la politique, car il s’agit d’expériences très concrètes. Le paradis est un lieu qui provoque chez vous une joie pleine, une jubilation de bébé, un émerveillement qui donne envie de crier, comme au bord du lac des nuages pourpres.

On peut trouver facilement des métaphores d’une vie paradisiaque : souvent il faut de l’eau, une femme, de la nourriture abondante. Etre sur une falaise avec une amoureuse avant qu’elle n’exige de la communication dans le couple (le moment de la communication, c’est le purgatoire, l’enfer commence quand les femmes demandent qu’on les écoute.) Ecouter du reggae dans une voiture qu’on vous prête sur les routes des Cévennes. Se réveiller au milieu des montagnes et attendre qu’on vienne vous chercher.

J’ai voulu faire de Nankin un portrait paradisiaque, selon ma conception du paradis. Une géographie minutieuse et tortueuse, un lac, une rivière et une montagne, des femmes, quelques amis, des festins invraisemblables, des jardins, une langue musicale et cruelle, une forme d’art inexplicable.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Dimanche 18 juin 2006
Plus que les merveilles, le voyageur cherche le paradis sur terre. C’est la raison pour laquelle je ne serai jamais loin des chrétiens et jamais trop proche de ceux qui ne sont pas judéo-chrétiens. Avoir imaginé un paradis, sur terre, l’avoir narré, l’avoir décrit, avoir fondé une mythologie sur cette réalité archaïque, ça me parle incomparablement plus que toutes les autres mythologies, qu’elles soient chinoises ou européennes. J’ai même du mal à me représenter une civilisation qui ne soit pas bercée par des histoires de bonheur sans taches et préalable à toute histoire. Car c’est ainsi que je me représente mon enfance, une vie d’émerveillement sans culpabilité. Le paradis, ce n’est rien d’autre que l’expression d’un désir profond, c’est curieux que les autres civilisations n’aient pas de paradis : est-ce qu’ils n’ont pas ce désir de bonheur innocent, lumineux, sans frein ?

Le voyageur recherche des paradis, des petits bouts d’enchantements édéniques. C’est peut-être là ce qui distingue les écrivains voyageurs et les autres. Le livre type, typique de cette recherche littéraire est Le pays où l’on n’arrive jamais d’André Dhôtel. Un voyage d’enfants à travers le nord de la France, les Flandres, la Hollande, des paysages de canaux, de forêts, une recherche de parents perdus et, tout le long, en contrepoint de la narration, un pays impossible, paradoxal, halluciné, qu’il faut retrouver. Une contrée dont le paysage fait cohabiter des arbres du nord et des plantes exotiques : le paradis, où l’on n’arrive jamais, mais qui baigne l’ensemble du roman de manière subtile et réaliste. Le lecteur reste longtemps dans un état suspendu, il ne sait quoi penser, il est enchanté. Sans être croyant, il est touché par un récit profondément biblique.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Vendredi 16 juin 2006

L’autre matin, mon Mexicain m’aborde sur le campus. Il a l’air de traîner et je sens qu’il a quelque chose à me dire. Auparavant, Lumière de l’Aube m’avertit que le Mexicain est devenu indésirable à l’université mais il n’a pas le temps de m’expliquer pourquoi.

Alors mon voisin me colle aux basques et me suit jusqu’à la salle de repos où je bois mon café. Il m’annonce qu’il est accusé de viol.

Une étudiante l’aurait abordé, l’aurait dragué, l’aurait saoulé de messages téléphoniques énamourés, l’aurait suivi chez lui, se serait déshabillée sans qu’il ait un mot à dire.

Quelques jours plus tard, comme le Mexicain aurait refusé de continuer la relation amoureuse, elle aurait pris la mouche et se serait vengée en l’accusant de violences.

Elle prétend qu’il l’a enfermée chez lui, lui a attaché les mains, qu’il aurait mis la télé à fond et qu’il l’aurait violée en souriant. Dans son témoignage à la police, elle précise qu’elle aurait crié très fort, mais que ça n’aurait pas eu d’effets sur le Mexicain.

Je l’écoute et je me sens refroidir en dedans. Je doute qu’il ait fait cela, en vérité, et même je doute que cette histoire de plainte soit vraie. Tout ça semble bizarre, incohérent, la police lui aurait interdit de contacter l’ambassade de son pays, mais le laisserait quand même libre de ses mouvements. Cette histoire se complique de problèmes d’inimitiés au sein du département d’espagnol. Je passe les détails. C’est simplement une histoire dont la narration de toutes les ramifications formeraient la trame d’un roman de Philip Roth.

Je l’écoute et je me dis : « Que dire à la police ? » Je l’interromps et je lui parle de la police. Elle va vouloir interroger le voisin du suspect, automatiquement. Alors que dire ? Que j’ai entendu une femme jouir, mais certainement pas une femme qui souffrait ? Comment distinguer un cri de plaisir et un cri de douleur ? Le seul élément à charge est que la femme ne disait que « Ah ! », elle n’articulait jamais de message de détresse, aucun « non », « arrête » ou « laisse-moi ». Aucun cri. Pourtant, c’était des cris. Vais-je tenter d’expliquer à la police, et dans quelle langue, grands dieux, la théorie des cris proprement chinois, mi-animaux mi-humains, les cris qui ne s’adressent pas aux oreilles ? Mais je n’ai même pas terminé de la mettre au point cette théorie. J’aurais besoin d’entendre la femme encore une fois. C’est un coup à devenir suspect à mon tour. Alors que dire ?

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
ajouter un commentaire commentaires (2)    créer un trackback recommander
Jeudi 15 juin 2006

Un jour que j’étais en avance dans ma salle de classe, je regardais les quelques étudiants déjà présents qui révisaient pour les examens à venir. Je demande à l’une d’elles ce qu’elle lit. Elle « révise » Voltaire. Voilà où nous en sommes ; les auteurs sont révisés avant que d’être lus. Dans la conversation, je remarque qu’elle n’aime pas Voltaire. Pour elle, ce n’est qu’un nom parmi d’autres, un auteur ennuyeux qui écrit de longues phrases compliquées. Je suis assommé par ce malentendu, je suis à deux doigts de lui improviser un cours sur Voltaire, puis je n’y tiens plus, je me lance dans la folle entreprise de le lui faire aimer, de sauver Voltaire dans l’esprit de mon adorable étudiante. C’est une machine de guerre pédagogique, mais pour une blitzkrieg, cinq minutes pour convaincre. Lui faire comprendre que Voltaire n’est pas chiant pour un sou, qu’au contraire il est incisif, drôle, railleur, rapide. Je cherche à attendrir ma jeune Chinoise avec la générosité morale et politique de Voltaire, sa défense de Callas, son militantisme joyeux. Je suis debout, je bouge les bras, je remue les mains, je dodeline, je varie de tons et de débits de parole, bref, je lutte. Mon étudiante approuve mes efforts mais elle me regarde avec un sourire attristé : ce n’est pas en cinq minutes qu’on rencontre Voltaire.

Les quelques étudiants présents me soutiennent mais sont impuissants à m’aider. Ils savent bien que, quoi que je dise, pour eux Voltaire ne sera qu’une obscure célébrité qui a dit qu’il fallait cultiver son jardin.

Je précise que celle à qui je destinais ce cours éclair est une fille qui écrit très bien, qui a non seulement une fibre littéraire mais qui sait construire une narration, elle en écrit pour le plaisir. C’est donc une vraie tristesse qui m’a pris : que peut-on espérer quand on ne peut pas faire aimer des auteurs éblouissants à des étudiants de valeur ? 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
ajouter un commentaire commentaires (3)    créer un trackback recommander
Mercredi 14 juin 2006

Parfois, on aimerait écrire un livre pour attirer l’attention sur quelque chose que personne ne remarque. Les arbres, par exemple, j’ai déjà parlé des platanes et des pruniers, mais il en faudrait des litres d’encres. Il y aurait à dire sur les réactions des arbres, l’éclatement soudain des fleurs de pruniers au mois de mars, les cérémonies de ramassage de fruits du ginkgo, parler des feuilles du ginkgo.

Comme le ginkgo donne des fruits qu’une fois tous les trois ans, et que le fruit est très prisé pour ses vertus médicinales (ma mère dit que c’est bon pour la mémoire), il faut avoir de la chance pour assister à la cueillette. J’ai eu cette chance, à l’automne 2004, et ça mériterait quelques pages. Je pensais insérer d’autres histoires de ginkgo, comme celle qu’a écrite un de mes professeurs de philosophie, Germain Malbreil. Il avait une passion pour cet arbre, au point d’en planter un chez lui, dans les Corbières, et d’écrire un roman, L’arbre fille, dont le héros est un ginkgo qui se transforme en fille, ou l’inverse.

Un livre sur les arbres, voilà ce que je rêve de faire.

J’ai abandonné le projet assez vite, car tout ému par les plantes, je ne suis ni assez poète ni assez botaniste pour tenir la route assez longtemps. J’avais vainement cherché un plan, malgré tout, évidemment une arborescence.

J’ai arrêté parce que je ne me sentais pas assez sage. Pour écrire sur les arbres, je me sentais trop jeune, il me semblait qu’il était nécessaire d’avoir une longue expérience auprès, à les regarder, les toucher, il fallait peut-être se sentir un peu arbre soi-même.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Catégories

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus