Mardi 13 juin 2006

Si le philosophe dit que voyager c’est penser, moi je dirais que voyager, c’est presque nécessairement inventer des histoires. Ecrire un récit de voyage, ce n’est pas faire du journalisme, ce n’est pas rendre compte d’une réalité objective, c’est inventer un monde merveilleux en donnant des détails précis de géomètre. Ainsi Marco Polo donne des détails pour aider les futurs commerçants à faire leur chemin en Chine, mais ne peut s’empêcher de laisser son esprit inventer. Ainsi le premier livre de Jean Rolin, Journal de Gand aux Aléoutiennes, qui, presque involontairement nous raconte d’invraisemblables histoires d’animaux et de nègres. C’est dans le voyage que ses histoires ont surgi car, dans le voyage, il y a tellement de choses qu’on ne comprend pas que, pour combler les trous, on invente.

Cela nous ramène à l’essence, si ce n’est à l’origine, de la fiction. Je me souviens que dans un traité de jeunesse, Spinoza a écrit : « L’esprit humain est d’autant plus capable de fiction qu’il perçoit plus de choses et qu’il les comprend moins. » Il ajoute, avec le plus grand sérieux : « Dieu, qui comprend tout, est incapable de fiction. » Heureux profs de philosophie, qui baigner dans ce genre de trucs.

Il n’y a pas que le voyageur qui comprend peu ce qui l’entoure. Moi-même, quand je vivais en France, mes amis disaient des choses que je leur demandais de répéter. Même mes amis, dans ma langue et à propos de gens que je connaissais, je les percevais et je ne les comprenais pas. Mais, clairement, être en Chine aide à comprendre encore moins de choses et fait de vous une usine de fiction.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Lundi 12 juin 2006

Elle n’est pas droite du tout, c’est extraordinaire. Un tas d’animaux, réels ou légendaires, des lettrés et des soldats gardent l’allée qui mène au tombeau de l’empereur Hongwu, mais la dite allée contourne tranquillement une montagne.

A quoi ont-ils donc pensé, ces incroyables architectes ? Que les esprits ne pouvaient aller droit ? Ou qu’au contraire, comme ils sont censés aller droit uniquement, une allée recourbée pouvait en égarer un certain nombre (selon le principe qui a inspiré tous les ponts en zigzag des jardins chinois) ?

Imagine-t-on une allée sacrée courbe ? Ca, c’est profondément nankinois. Regardez la muraille, sa forme n’est pas géométrique et l’ensemble du site de la ville n’est pas symétrique. C’est une ville qui, dans son plan même, dans sa géologie, ne réalise pas l’équilibre, au contraire de Pékin qui est construite par parallélogrammes successifs et inclusifs.

Nankin est une ville courbe, comme le corps d’une femme, coincée entre un méandre de fleuve et les rondeurs d’une montagne. C’est ainsi que je m’explique pourquoi l’empereur qui a donné à Nankin un lustre incomparable se soit fait enterré dans un cimetière tordu.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Dimanche 11 juin 2006

En parlant de Gombrowicz, j’ai étudié avec mes étudiants un documentaire, l’autre jour, où des fous jouent une pièce de lui, Opérette. Un superbe documentaire de Nicolas Philibert, dont j’ai choisi un extrait de quinze à vingt minutes que les étudiants ont regardé plusieurs fois.

Les questions que je leur pose, par écrit d’abord, sont parfois de l’ordre de la compréhension orale, mais j’aime bien m’échapper de l’aspect purement linguistique des choses et demander aux étudiants de réfléchir sur des questions de montage, de choix esthétiques ou autres.

J’étais ravi de pouvoir leur présenter Gombrowicz, pour qui je voue un culte depuis que j’ai lu Cosmos, et ravi de pouvoir leur demander de commenter cette phrase, tirée d’Opérette, et dite par un fou, tandis que l’image montre un plan large du château de la Clinique de Laborde : « Quand les choses humaines sont à l’étroit dans les mots, le langage éclate. »

 

Proximité de la démence et de la poésie. (Une amie psychiatre, à qui j’avais prêté Cosmos, m’avait dit que c’était un livre qui pouvait rendre fou, ne me dites pas que ça ne vous tente pas.)

L’un des plaisirs d’être prof, et en particulier d’être lecteur de français à l’université, c’est qu’on n’a aucun programme et qu’on peut parler de tout ce qui nous plaît. La seule limite, c’est l’intérêt des étudiants. La règle non écrite est qu’il est interdit de les ennuyer. A cet égard, je m’aperçois, en écoutant les étudiants, que j’ai échoué sur tel ou tel point. Quand je les entends dire que le cinéma français est difficile à comprendre, je me dis que pour qu’ils continuent de proférer de telles fadaises, c’est que leur prof d’audio-visuel n’a pas été à la hauteur.

Mais si un seul étudiant retient le nom de Gombrowicz, et qu’un jour il parvient à en lire un livre, n’aurai-je pas mérité le droit d’être pardonné ? 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Samedi 10 juin 2006

L’autre jour, l’ambassadeur du Farghestan, son excellence Gabriel Terrecline, me téléphone. Après avoir fait le tour de la situation géopolitique du moment, il me demande, d’une voix lasse et pleine de retenue, si je pourrais accompagner sa fille pour un voyage à Hangzhou. Je ne lui avoue pas que sa fille, je pourrais l’accompagner au bout du monde.

Sa fille est chinoise. Monsieur Terrecline l’a adoptée quand elle avait quelques mois d’existence. Les quelques compagnes qui ont partagé la vie de monsieur Terrecline ont préféré faire des enfants avec d’autres ambassadeurs, les femmes sont ainsi.

Dans le train pour Hangzhou, mademoiselle Terrecline m’apprend qu’elle n’est pas de l’ethnie Han (ce que nous appelons « chinois ») mais qu’elle appartient à l’ethnie Mandchoue. Voilà donc pourquoi je lui voyais un air français et un peu pincé (voir l’article L’image d’une fille idéale.) Elle dit que si elle avait vécu sous les Qing, elle eût été une princesse, dans la Cité Interdite. Moi aussi, ce sont des choses que je raconte ; si j’étais né au temps de Rollon, de Guillaume le conquérant ou de son fils Henri 1er Beauclerc, j’aurais été un baron normand ou un seigneur d’Angleterre.

Nous nous sommes regardés avec une fascination partagée. Notre noblesse putative nous donnait un maintien et une tenue que seule l’imagination sait rendre aussi vivace, comme les fleurs rouges des plantes vivaces.

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Samedi 10 juin 2006

Les révélations du Mexicains prirent du relief, après cette nuit. Lui si vilain, après tout, avait peut-être des atouts cachés que des centaines de femmes étaient aptes à percevoir. Il savait peut-être leur parler, avec sa voix mielleuse et dégoulinante.

En réalité, j’étais révolté par ces cris au milieu de la nuit. Non seulement je l’enviais, je devenais nerveux, mais il y avait quelque chose de plus mystérieux que cela, j’étais outré par quelque chose. Il y avait un scandale, là-dessous, quelque chose de scandaleux dans les cris de cette Chinoise au milieu de la nuit.

Rien n’étonne Sigismond dans cette histoire. Il pensait qu’il fallait de tout pour faire un monde et que, dans une perspective assez fouriériste, il était envisageable que pour chaque déviance, il se trouvait des êtres affectées de passions correspondantes à ses déviances. Que s’il y a des sadiques, il se trouvera des masochistes, et que s’il existe un Mexicain négligé sinophile, il se trouvera des Chinoises mexicanophiles.

Moi, cela ne me convenait pas, en l’occurrence, comme théorie. Je pensais qu’il y avait quelque chose de plus tordu dans tout cela, quelque chose de plus pervers, de plus terrible, voyez, de plus « gombrowiczien ». Je voyais dans cet événement, une série de singularités qui me semblait en mesure de créer une structure maligne : cris, nuit, voisin, Mexicain, t-shirt tachés, cris, voix mielleuse du Mexicain, ventre rebondi, sueur, accents, cris, célibat, voisin, nuit, cri, désir de femme, dégoût, plaisir de femme, cris. Quelque chose ne tournait pas rond. Il y avait un sens caché dans cette série de faits sans liens apparents.

Au fond, voilà ce qui était pour moi le vrai scandale. Ce n’est pas lié à la morale, c’était la conscience que la Chinoise en question, ainsi que les cinq cents maîtresses avant elle, avaient été attirées par le Mexicain, non pas en dépit de son manque de charme, mais par son aspect dégoûtant. Elles se laissaient séduire précisément par ce qui les dégoûtaient.

Il y a au fond des désirs des femmes, et peut-être des désirs humains en général, « quelque chose qu’un gentleman ne peut connaître, pour la raison que s’il les connaissait, il cesserait d’être un gentleman » (Gombrowicz). Me revinrent en mémoire tous les instants où des femmes méprisent ce qui les attirent, et en particulier une scène d’un film de David Lynch, dans laquelle l’héroïne est en prise avec un type qui la menace, et qui la laissera tranquille à la condition qu’elle lui dise « baise-moi ». Elle résiste tant qu’elle peut jusqu’à ce qu’elle dise la fameuse phrase et qu’alors, le type s’en aille. La femme tombe sur le lit, en pleurs. La mise en scène montre qu’elle a parlé autant sous l’effet d’une excitation perverse que d’une peur légitime, et qu’elle pleure autant par frustration que par traumatisme. Le cinéma regorge de réflexions sur le fond pervers du désir sexuel, des Italiens à Bresson, et jusqu’à Catherine Breillat plus près de nous.

Quand le Mexicain drague, c’est peut-être un peu comme ça. Avec son t-shirt taché et son physique dégoulinant, il doit leur parler crûment, il doit les révolter, les scandaliser avec son assurance poisseuse, et elles doivent sentir leur résistance faiblir devant cet être qui les désire tant. 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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