Vendredi 9 juin 2006

Mon premier réflexe fut d’une grande sportivité, je tiens à le dire : « Chapeau bas, voisin ! », me disais-je. J’étais heureux pour lui et pour elle, mais inévitablement, je me retrouvais soudain plongé dans une solitude lourde à supporter. Un autre que moi se serait rué sur la première discothèque venue pour s’étourdir, voire pour trouver de la chair fraîche (quoiqu’à cette heure de la nuit, les filles les plus jeunes ne soient plus vraiment fraîches.) Pas moi. Je suis resté chez moi, j’ai pris une douche froide et me suis remis au lit.

Jamais autant que cette nuit-là je n’avais pensé que l’état de célibataire était douloureux, lamentable et misérable. Par un étrange renversement de perspectives, je me pris à vouloir m’attacher une femme, n’importe laquelle et à n’importe quel prix. C’est idiot, bien sûr, car les cris qui me faisaient penser à cela étaient incompatibles avec une vie rangée et petite-bourgeoise. J’étais sous le coup d’une illusion car il n’y a que le statut de célibataire qui permette d’amener chez soi de ces amazones à l’enthousiasme retentissant.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Vendredi 9 juin 2006

Retourné au lac des nuages pourpres. Après mûr examen, j’élis ce lieu comme mon préféré de Nankin. Où que j’aille, ce lac me manquera, comme me manquent toujours un endroit pour me baigner, quand je suis dans une ville. A Lyon, je nageais dans le Rhône, croyez-le ou non. A Dublin, je me baignais dans la mer, à Seapoint, à Forty foot ou vers les falaises de Howth (où je garde des souvenirs hallucinés, amoureux et littéraires – les joyciens comprendront.)

Où trouverai-je à tremper mes os dans la mégalopole shanghaïenne ?

J’ai lancé d’ailleurs un concours de dessins sur le lac. Un concours sans gagnant et sans rien à gagner. Dans un carnet à dessins, je croque quelques vues, j’y mets des couleurs. Les photos et les films ne me suffisent plus.

                                                                                              

Et, comme je l’ai déjà fait dans mes autres carnets, lors d’autres voyages, je demande à mon entourage de participer à mon souvenir en y traçant leur propre vision du lac.

Les uns et les autres se lancent courageusement et écrivent quelques mots dans leur langue maternelle. J’ai du français, de l’arabe et du chinois.

                                               

Hier, Lumière de l’Aube a bien voulu s’y coller. Sans fausse modestie, il avait annoncé que son dessin serait le plus beau de tout le carnet. Il avait appris le dessin dans une école, lorsqu’il était petit, et il a gardé de beaux restes. Sans surprise, son œuvre est très maîtrisée, techniquement irréprochable et totalement dénuée d’esprit chinois. Pendant que je nageais, il est resté une heure, concentré sur mon carnet. D’abord, il ne faisait rien, « je cherche une brèche », disait-il. Puis il s’y est mis, en soignant particulièrement le pavillon au bord de l’eau.

                                                            

D’autres ont promis de s’exécuter, Sigismond en tête – qui s’était déjà distingué avec un dessin rigoureusement ressemblant sur la Muraille de Chine – mais je ne sais pas s’ils auront le temps, avant mon départ pour la France.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Jeudi 8 juin 2006

L’autre jour, je me réveille en pleine nuit. Comme d’habitude, serais-je tenté d’ajouter. Je crois percevoir le son d’une femme qui jouit. Le son est lointain, je vais à la fenêtre pour entendre mieux. Dehors, un calme absolu, Nankin dort du sommeil du juste. Je commence à douter de bien entendre ce que je croyais entendre, mais non, le doute n’est pas permis. La femme lance de grands gémissements aigus, épanouis et pleins de bonheur. C’est d’une beauté profonde, un son pur, tendu puis relâché.

Je dois me rendre à l’évidence : ça se passe chez mon voisin, le Mexicain aux cinq cents maîtresses (voir l’article Propagande à Yangzhou.) Je ne sais pas depuis combien de temps cela dure, car je viens de me réveiller. Connaissant un peu les Chinoises, je sais qu’on ne peut pas savoir, il est possible d’entendre de tels cris dès le début des opérations. Gêné par le bruit, ou soucieux d’éviter que ses voisins pensent qu’il s’agit là de la bande son d’un film porno, le Mexicain allume sa télévision et met le volume à fond. Impossible alors de retrouver le sommeil. Les gémissements de la femme, loin d’être recouverts, sont maintenant accompagnés par des voix d’hommes chinois présentant les informations routières pour le lendemain. Cela ne dure pas trop longtemps. Le Mexicain a beau être un érotomane consommé, il sait garder le sens de la mesure.

Tout de même, pensé-je, un garçon aussi abject que lui, aussi repoussant, aussi répugnant, comment a-t-il fait pour donner une telle joie à une indigène ? Le monde est bizarrement fait.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Mercredi 7 juin 2006

Quand on pense à la culture chinoise, on imagine souvent un espace plein de silence. On se souvient de phrases lues chez les taoïstes, le Lao Zi ou le Zhuang Zi, du genre : « Celui qui parle ne sait pas. Celui qui sait ne parle pas. » On voit des images de paysages sublimes, où le vide prend une place hégémonique. On pense aux jardins, aux lieux de méditation, mais il me semble qu’on ne s’est jamais penchés sur les cris.

On parle en revanche du bruit, omniprésent dans les rues et les lieux publics. Le bruit, en effet, est une partie intégrante de la culture populaire, ici comme dans toute l’Asie. Non seulement les klaxons des véhicules, mais aussi ce que Michaux souligne justement, « le bruit des pétards et des détonations. »

Bien. Mais les cris ? Qui s’occupe des cris, qui les écoute et les écrit ? Le cri, personne n’en parle, pas même les Chinois. Pourtant, le voyageur en entend de singuliers et d’étranges. Les nageurs crient autour du lac, les chanteurs crient à l’opéra, les femmes crient quand elles font l’amour.

J’ai eu récemment l’impression qu’il existait une catégorie de cris typiquement chinois. Il s’agit autant des cris eux-mêmes, d’ailleurs, que d’un certain rapport au cri, qui est peut-être vu comme un processus corporel en vue du bien être.

Quand je déciderai d’écrire sur la question, si la chose n’est pas encore faite, il faudra mettre de côté ce qui n’est pas « cri », comme les engueulades, les paroles dites à voix très hautes, les voix haut perchées des joueurs de jeux vidéo qui, dans les cybercafés, vous percent les tympans. Ce que je nommerai les « cris chinois » ne vous agressent pas l’oreille, et ne vous la flattent pas non plus. Les cris chinois ne sont pas faits pour être entendus, c’est peut-être la clé de toute l’affaire.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Mardi 6 juin 2006

Alors on me dit : « Shanghai, ah ! Shanghai ! C’est formidable, pour toi. » Moi, je demande à voir. On me dit depuis longtemps qu’il y a tellement plus de choses à faire à Shanghai qu’à Nankin, mais je me demande ce que c’est que ces « choses » qu’il y a à faire. On me sourit d’un air parisien : « Oui, il y a franchement beaucoup plus de choses. » Que signifie ce point de vue quantitatif ? Il y a plus d’expositions, certes, mais y a-t-il de bons artistes ? Il y a plus de magasins, mais en quoi est-ce un avantage ? Les filles y sont-elles plus belles ? Voilà la vraie question, à quoi on me répond qu’il y a des choses à faire.

A Nankin, je peux partir de chez moi en courant et me retrouver, quinze minutes plus tard, sur une muraille construite sous les Ming, ce n’est pas une « chose à faire » exceptionnelle ? Pourrai-je le faire à Shanghai ?

Je peux aller me baigner, en moins d’une heure à vélo, dans un lac en pleine montagne, ignoré des touristes et des nankinois, presque seul au monde, est-ce à dénigrer comme un goût de provincial ?

Je peux assister aux représentations de la meilleure troupe de Kunqu, la forme d’opéra la plus vénérable de Chine, donc l’une des plus extraordinaires du monde. Cela ne vaut-il rien face au pouvoir d’attraction et de divertissement de Shanghai ? Nous verrons par nous-mêmes.

Je vais avec un grand plaisir dans la plus grande ville de Chine, mais je garde pour Nankin un attachement qui n’a pas de raison de se détendre.

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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