Lundi 5 juin 2006

C’est fait, Shanghai veut de moi pour être lecteur à l’université de Fudan, et pour prendre en charge une classe dite « élite », composée de la crème des étudiants chinois. L’université chinoise les trie sur le volet. Le gouvernement français leur offre une formation en français pour qu’en deux ans ils soient aptes à suivre les cours de n’importe quelle grande école. Certains intègrent Sciences Po, d’autres l’ENS, etc.

Elite, le mot est vraiment mal choisi. Il montre combien la France n’est pas prête de sortir de ses préjugés concernant l’éducation, la compétence et le talent. Il lui faut des élites, des gens aux diplômes éclatants, reconnaissables du commun par les écoles dont ils ont été membres. Cela semble incroyable, mais c’est la vérité : encore aujourd’hui, dire qu’on a fait l’ENA tient lieu et place de paroles intelligentes. A Shanghai, en une seule journée, j’ai entendu à trois reprises le mot « brillant » appliqué à des gens qui n’avaient peut-être jamais prononcé une seule phrase brillante de leur vie. On les considère tels parce qu’ils sont diplômés de je ne sais quelle école.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Dimanche 4 juin 2006

Quel que soit le chemin par où on y débouche, il y a un moment où l’apparition soudaine de l’eau du lac vous ravit le cœur.

Lorsque le voyageur se met à l’eau, un plaisir intime se renouvelle en lui. Tous les nageurs sont dans le même cas. Même au plus haut de l’été, la fraîcheur de l’eau vous saisit totalement. C’est une joie fraîche, un sentiment de bonheur froid, si vous voyez ce que je vux dire. Ca vous impose le silence.

Le voyageur sera toujours surpris par le son du lac. L’espace est comme assourdi, insonorisé. Puis le calme est déchiré fréquemment par des cris, des hurlements, des hululements, des brames sans espoir. Ce sont des cris de santé, des libérations d’énergie, des tentatives de défroisser les cordes vocales, les bronches, les amygdales.

Des hommes et des femmes chantent. C’est le rendez-vous, certains jours, des chanteurs d’opéra. Ils s’exercent sans tout à fait percer le voile de silence qui pèse sur le lac.

Le voyageur, perdu dans les scintillements de l’eau, se retrouve aux débuts de l’humanité, lorsque les hommes quittaient leur sauvagerie avec douleur. Ils criaient de détresse et de volupté. Le voyageur, à côté de sa caméra qui filme des minutes entières des plans fixes du lac, s’attend à voir apparaître des cerfs, des renards et des rhinocéros.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Vendredi 2 juin 2006

Les gens qui parlent plusieurs langues, ça impressionne, vous avez remarqué ? Vous entendez quelqu’un passer de l’anglais au russe, du russe à l’espagnol, et vous vous pâmez. La phrase qui m’étonne le plus dans ces moments-là, c’est : « Comme il est intelligent ! » C’est là un malentendu dont j’ai du mal à évaluer la bêtise, à repérer les origines et à prévoir les conséquences. Pourquoi associer l’intelligence aux langues étrangères ? Si quelqu’un ne dit rien d’intelligent dans sa langue natale, pourquoi supposer qu’il est intelligent sous prétexte qu’il dit les mêmes inepties dans d’autres langues ?

Sigismond, de ce point de vue, fait preuve d’une plus grande lucidité que le commun des mortels. Il m’a dit un jour qu’il apprenait des langues étrangères pour occulter le fait qu’il avait des difficultés de communication en français. Il multiplie les idiomes de sa vie car ce qu’il a sur le cœur lui échappe. Il parle chinois pour s’éviter la corvée de parler français, comme Jean Valgent  qui, dans Les Misérables, « souriait pour ne pas parler, et donnait pour ne pas sourire ».

Alors, moi, pour cacher ma paresse et ma honte, je dis crânement : « Parler chinois, je veux bien, mais pour dire quoi ? »

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Jeudi 1 juin 2006

Je m’étonnais, hier, du fait que ceux qui connaissaient le chinois ne s’émerveillaient pas de la culture chinoise. Cela touche le rapport ambigu que j’entretiens avec les langues étrangères en général. Sans être handicapé sur ce plan, je n’ai jamais été un grand linguiste. Je n’ai jamais eu, non plus, un fort désir de langues : à choisir, entre plusieurs compétences que je ne possède pas, je préfèrerais jouer du piano que parler espagnol. Maîtriser les mathématiques que parler anglais sans accent français. Etre un tombeur de femmes que connaître l’arabe. Ou bien savoir dessiner ! J’adorerais savoir dessiner, depuis le temps que je m’escrime à barbouiller mes carnets de paysages, de visages et d’architectures. Si je pouvais rendre l’effet de l’eau scintillante du lac des nuages pourpres, en dessin, je crois que je serais prêt à échanger mon niveau d’anglais contre ce savoir-faire. Voilà, on peut me traiter de beauf ou d’esprit étroit, mais c’est ainsi : pour moi, beaucoup de choses passent avant les langues étrangères.

J’ai parlé de quelques langues, mais pas du chinois. Car le chinois est beaucoup plus qu’une langue. C’est un monde et un art en tant que tel. C’est pourquoi je ne suis pas sûr de me consoler de n’avoir pas eu la pugnacité de l’étudier plus avant.

Sigismond, par exemple, parle, excellemment quatre ou cinq langues : l’anglais, l’espagnol, le grec, l’italien et le chinois. En qualité de Belge, il devrait connaître le néerlandais, mais ça n’a jamais été son truc. Son truc, dans la vie, ce sont les langues. Il est venu en Chine pour ça, et il ne perd pas son temps. Il a atteint, en quelques années, un niveau impressionnant. Pour lui, je fais une exception. Je l’admire un peu car il n’étudie pas seulement une langue pour communiquer, comme tout le monde, il en parcourt l’histoire, il en dessine ardemment les caractères.

A propos de mon long voyage en Chine, il m’a dit : « Ce sera aussi un beau voyage dans la langue chinoise. » J’ai répondu que ce serait probablement plutôt un voyage dans la langue française. Il a ricané : « C’est un peu paradoxal. » Mais moi, j’écris en français. C’est encore le français qui me remplit de joie et d’incertitude. Tant que je ne maîtriserai pas les arcanes de ma langue, je ne me vois pas passer des années avec une autre. C’est un peu une question de fidélité amoureuse.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Mercredi 31 mai 2006

En Chine, les étrangers se partagent en deux catégories : ceux qui parlent chinois et ceux qui n’ont pas dépassé un niveau de communication faible. Je fais partie de cette deuxième catégorie. Pourtant, comme beaucoup d’autres voyageurs arrivés fraîchement, je m’étais dit que j’y arriverais, que je n’étais pas comme ces expatriés refermés sur eux-mêmes qui recréent la France à l’étranger. Mais ce qu’on réussit en Europe, dans des pays anglophones ou de langue latine, on est nombreux à le rater en Chine et, plus globalement, en Asie.

Auréolés d’une gloire crépusculaire, ceux qui parlent chinois marchent d’un pas lent, conscients de leur supériorité, habitués aux grands cris admiratifs des Chinoises qui les couvent de regards tendres. Ils ont la magnanimité de ne pas se foutre de nous. Le voyageur un peu rapide pense qu’ils sont heureux.

C’est une erreur. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, parler chinois, pas plus qu’amasser une immense fortune, n’apporte pas le bonheur. Les locuteurs du chinois, même s’ils ressentent une légitime fierté d’avoir acquis ce formidable savoir, ne donnent pas une image enviable de leur compétence. A les entendre, on a l’impression que de savoir parler chinois apporte plus d’inconvénients que d’avantages. Ils entendent plus de stupidités dans les rues, c’est une évidence, alors que l’incapable que je suis vit constamment dans un halos de langues étrangères et de sons uniquement musicaux. Plus paradoxalement, le sinologue se heurte aussi à plus d’incompréhension, éprouve moins l’envie de parler avec les gens, est plus souvent agacé et fatigué, fréquente moins d’amis chinois, est moins fasciné et même, peut-être, moins intéressé par la culture chinoise que celui qui doit toujours passer par des traductions, des personnes bilingues, des intermédiaires et des entremetteurs.

Je n’ai jamais rencontré chez eux un amour plus profond que le mien pour la Chine, une délectation plus grande ou plus authentique pour la poésie, pour la musique, pour les jardins, pour la beauté de cet incroyable pays. Ni même une compréhension plus fine des comportements et du mode de vie. L’impression que le voyageur en retire, c’est que ces personnes ont tellement donné d’eux-mêmes dans l’acquisition de la langue qu’ils n’ont plus assez de ressources pour s’émerveiller.

Il faut dire que s'emerveiller, c'est l'affaire d'une vie.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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