Présentation

Mercredi 7 juin 2006

Quand on pense à la culture chinoise, on imagine souvent un espace plein de silence. On se souvient de phrases lues chez les taoïstes, le Lao Zi ou le Zhuang Zi, du genre : « Celui qui parle ne sait pas. Celui qui sait ne parle pas. » On voit des images de paysages sublimes, où le vide prend une place hégémonique. On pense aux jardins, aux lieux de méditation, mais il me semble qu’on ne s’est jamais penchés sur les cris.

On parle en revanche du bruit, omniprésent dans les rues et les lieux publics. Le bruit, en effet, est une partie intégrante de la culture populaire, ici comme dans toute l’Asie. Non seulement les klaxons des véhicules, mais aussi ce que Michaux souligne justement, « le bruit des pétards et des détonations. »

Bien. Mais les cris ? Qui s’occupe des cris, qui les écoute et les écrit ? Le cri, personne n’en parle, pas même les Chinois. Pourtant, le voyageur en entend de singuliers et d’étranges. Les nageurs crient autour du lac, les chanteurs crient à l’opéra, les femmes crient quand elles font l’amour.

J’ai eu récemment l’impression qu’il existait une catégorie de cris typiquement chinois. Il s’agit autant des cris eux-mêmes, d’ailleurs, que d’un certain rapport au cri, qui est peut-être vu comme un processus corporel en vue du bien être.

Quand je déciderai d’écrire sur la question, si la chose n’est pas encore faite, il faudra mettre de côté ce qui n’est pas « cri », comme les engueulades, les paroles dites à voix très hautes, les voix haut perchées des joueurs de jeux vidéo qui, dans les cybercafés, vous percent les tympans. Ce que je nommerai les « cris chinois » ne vous agressent pas l’oreille, et ne vous la flattent pas non plus. Les cris chinois ne sont pas faits pour être entendus, c’est peut-être la clé de toute l’affaire.

Par Guillaume - Publié dans : Eaux
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Mardi 6 juin 2006

Alors on me dit : « Shanghai, ah ! Shanghai ! C’est formidable, pour toi. » Moi, je demande à voir. On me dit depuis longtemps qu’il y a tellement plus de choses à faire à Shanghai qu’à Nankin, mais je me demande ce que c’est que ces « choses » qu’il y a à faire. On me sourit d’un air parisien : « Oui, il y a franchement beaucoup plus de choses. » Que signifie ce point de vue quantitatif ? Il y a plus d’expositions, certes, mais y a-t-il de bons artistes ? Il y a plus de magasins, mais en quoi est-ce un avantage ? Les filles y sont-elles plus belles ? Voilà la vraie question, à quoi on me répond qu’il y a des choses à faire.

A Nankin, je peux partir de chez moi en courant et me retrouver, quinze minutes plus tard, sur une muraille construite sous les Ming, ce n’est pas une « chose à faire » exceptionnelle ? Pourrai-je le faire à Shanghai ?

Je peux aller me baigner, en moins d’une heure de vélo, dans un lac en pleine montagne, ignoré des touristes et des Nankinois, presque seul au monde, est-ce à dénigrer comme un goût de provincial ?

Je peux assister aux représentations de la meilleure troupe de Kunqu, la forme d’opéra la plus vénérable de Chine, donc l’une des plus extraordinaires du monde. Cela ne vaut-il rien face au pouvoir d’attraction et de divertissement de Shanghai ? Nous verrons par nous-mêmes.

Je vais avec un grand plaisir dans la plus grande ville de Chine, mais je garde pour Nankin un attachement qui n’a pas de raison de se détendre.

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Ville
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Lundi 5 juin 2006

C’est fait, Shanghai veut de moi pour être lecteur à l’université de Fudan, et pour prendre en charge une classe dite « élite », composée de la crème des étudiants chinois. L’université chinoise les trie sur le volet. Le gouvernement français leur offre une formation en français pour qu’en deux ans ils soient aptes à suivre les cours de n’importe quelle grande école. Certains intègrent Sciences Po, d’autres l’ENS, etc.

Elite, le mot est vraiment mal choisi. Il montre combien la France n’est pas prête de sortir de ses préjugés concernant l’éducation, la compétence et le talent. Il lui faut des élites, des gens aux diplômes éclatants, reconnaissables du commun par les écoles dont ils ont été membres. Cela semble incroyable, mais c’est la vérité : encore aujourd’hui, dire qu’on a fait l’ENA tient lieu et place de paroles intelligentes. A Shanghai, en une seule journée, j’ai entendu à trois reprises le mot « brillant » appliqué à des gens qui n’avaient peut-être jamais prononcé une seule phrase brillante de leur vie. On les considère tels parce qu’ils sont diplômés de je ne sais quelle école.

Par Guillaume - Publié dans : Etudiants / Profs
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Dimanche 4 juin 2006

Quel que soit le chemin par où on y débouche, il y a un moment où l’apparition soudaine de l’eau du lac vous ravit le cœur.

Lorsque le voyageur se met à l’eau, un plaisir intime se renouvelle en lui. Tous les nageurs sont dans le même cas. Même au plus haut de l’été, la fraîcheur de l’eau vous saisit totalement. C’est une joie fraîche, un sentiment de bonheur froid, si vous voyez ce que je vux dire. Ca vous impose le silence.

Le voyageur sera toujours surpris par le son du lac. L’espace est comme assourdi, insonorisé. Puis le calme est déchiré fréquemment par des cris, des hurlements, des hululements, des brames sans espoir. Ce sont des cris de santé, des libérations d’énergie, des tentatives de défroisser les cordes vocales, les bronches, les amygdales.

Des hommes et des femmes chantent. C’est le rendez-vous, certains jours, des chanteurs d’opéra. Ils s’exercent sans tout à fait percer le voile de silence qui pèse sur le lac.

Le voyageur, perdu dans les scintillements de l’eau, se retrouve aux débuts de l’humanité, lorsque les hommes quittaient leur sauvagerie avec douleur. Ils criaient de détresse et de volupté. Le voyageur, à côté de sa caméra qui filme des minutes entières des plans fixes du lac, s’attend à voir apparaître des cerfs, des renards et des rhinocéros.

Par Guillaume - Publié dans : Eaux
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Vendredi 2 juin 2006

Les gens qui parlent plusieurs langues, ça impressionne, vous avez remarqué ? Vous entendez quelqu’un passer de l’anglais au russe, du russe à l’espagnol, et vous vous pâmez. La phrase qui m’étonne le plus dans ces moments-là, c’est : « Comme il est intelligent ! » C’est là un malentendu dont j’ai du mal à évaluer la bêtise, à repérer les origines et à prévoir les conséquences. Pourquoi associer l’intelligence aux langues étrangères ? Si quelqu’un ne dit rien d’intelligent dans sa langue natale, pourquoi supposer qu’il est intelligent sous prétexte qu’il dit les mêmes inepties dans d’autres langues ?

Sigismond, de ce point de vue, fait preuve d’une plus grande lucidité que le commun des mortels. Il m’a dit un jour qu’il apprenait des langues étrangères pour occulter le fait qu’il avait des difficultés de communication en français. Il multiplie les idiomes de sa vie car ce qu’il a sur le cœur lui échappe. Il parle chinois pour s’éviter la corvée de parler français, comme Jean Valgent  qui, dans Les Misérables, « souriait pour ne pas parler, et donnait pour ne pas sourire ».

Alors, moi, pour cacher ma paresse et ma honte, je dis crânement : « Parler chinois, je veux bien, mais pour dire quoi ? »

Par Guillaume - Publié dans : Linguistique
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