En Chine, les étrangers se partagent en deux catégories : ceux qui parlent chinois et ceux qui n’ont pas dépassé un niveau de communication faible. Je fais partie de cette deuxième catégorie. Pourtant, comme beaucoup d’autres voyageurs arrivés fraîchement, je m’étais dit que j’y arriverais, que je n’étais pas comme ces expatriés refermés sur eux-mêmes qui recréent la France à l’étranger. Mais ce qu’on réussit en Europe, dans des pays anglophones ou de langue latine, on est nombreux à le rater en Chine et, plus globalement, en Asie.
Auréolés d’une gloire crépusculaire, ceux qui parlent chinois marchent d’un pas lent, conscients de leur supériorité, habitués aux grands cris admiratifs des Chinoises qui les couvent de regards tendres. Ils ont la magnanimité de ne pas se foutre de nous. Le voyageur un peu rapide pense qu’ils sont heureux.
C’est une erreur. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, parler chinois, pas plus qu’amasser une immense fortune, n’apporte pas le bonheur. Les locuteurs du chinois, même s’ils ressentent une légitime fierté d’avoir acquis ce formidable savoir, ne donnent pas une image enviable de leur compétence. A les entendre, on a l’impression que de savoir parler chinois apporte plus d’inconvénients que d’avantages. Ils entendent plus de stupidités dans les rues, c’est une évidence, alors que l’incapable que je suis vit constamment dans un halos de langues étrangères et de sons uniquement musicaux. Plus paradoxalement, le sinologue se heurte aussi à plus d’incompréhension, éprouve moins l’envie de parler avec les gens, est plus souvent agacé et fatigué, fréquente moins d’amis chinois, est moins fasciné et même, peut-être, moins intéressé par la culture chinoise que celui qui doit toujours passer par des traductions, des personnes bilingues, des intermédiaires et des entremetteurs.
Je n’ai jamais rencontré chez eux un amour plus profond que le mien pour la Chine, une délectation plus grande ou plus authentique pour la poésie, pour la musique, pour les jardins, pour la beauté de cet incroyable pays. Ni même une compréhension plus fine des comportements et du mode de vie. L’impression que le voyageur en retire, c’est que ces personnes ont tellement donné d’eux-mêmes dans l’acquisition de la langue qu’ils n’ont plus assez de ressources pour s’émerveiller.
Il faut dire que s'emerveiller, c'est l'affaire d'une vie.
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