Mardi 30 mai 2006

Plus le temps passait, plus Emma se lassait de moi à nouveau et s’amourachait d’un autre. Sa tendance à la culpabilité lui interdisait de se rendre compte des intermittences de son cœur. Elle ne pouvait décemment pas se séparer de l’homme avec qui elle venait de se rabibocher en prononçant les plus belles paroles d’amour. Je me baladais en Italie, en Allemagne, sur les Iles britanniques tout en lisant et m’informant sur Nankin. J’y rencontrais des Chinoises à qui je demandais de me parler dans leur idiome. La langue chinoise me berçait de ses modulations envoûtantes. Alors que nous n’étions plus qu’un couple de façade, Emma tomba sur une annonce d’un poste à Nankin. Un poste taillé sur mesure pour elle. C’était tellement incroyable qu’elle ressentit un regain d’amour pour moi. Elle ne pouvait pas rester insensible à ce qui apparaissait comme un signe du destin. Elle lutta pour le poste par fierté, elle voulait être désirée par des employeurs. Lorsque sa candidature fut acceptée, son angoisse de partir reprit de plus belle et elle s’éloigna de moi de toutes ses forces. Pas assez cependant pour que je lâche le projet d’aller avec elle à Nankin. C’eût été cruel pour elle, qui n’y allait que pour moi.

Arrivés à Nankin, nous prîmes des logements séparés, elle avait fini par trouver le courage de me dire qu’elle ne voulait plus de moi dans ses pattes. Sa vie en Chine fut infâme. Elle déprima terriblement, cessa de s’alimenter, n’eut plus que la peau sur les os et repartit en Europe au bord de la dépression au même moment où Petite Biche m’aidait à recoller les morceaux de mon cœur brisé.

Si je dois me plaindre de mes fées, au final, qui abattent un travail de dominicains pour moi, ce n’est pas tant parce qu’elles me tournent en bourrique que parce qu’elles broient des gens que j’aime d’une manière très perfide. Elles me laissent innocent dans ces histoires, et rendent des pauvres filles coupables de méchanceté, elles qui n’ont même pas assez de force pour vivre leur propre vie.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Lundi 29 mai 2006

Les fées ne se sont pas arrêtées là. Elles se sont amusées avec les fils de ma vie pour en faire des guirlandes. J’appris que l’homme avec qui Sophie m’avait trompé était un Anglais qu’elle connaissait depuis longtemps, un voyageur assez superbe, ouvert d’esprit, très sympathique, très chaleureux et mauvais cuisinier. Mon séjour à Dublin allait être marqué par une longue passion amoureuse, malheureuse et maladive, avec une jeune Anglaise saturnienne. J’en vins à penser qu’il s’agissait de fées anglophobes qui faisaient en sorte que les britanniques me brisent le cœur et me rendent la vie misérable.

Puis tout se normalisa. Je rencontrai une femme formidable qui me fit croire au bonheur dans l’amour et le couple. Emma était une femme que tout le monde aimait, douée et discrète. Son amour pour moi venait sans doute d’un malentendu, mais je n’avais pas fait des années de théâtre pour rien, et j’avais appris à cacher ma vraie personnalité. Elle savait depuis notre première rencontre que je voulais aller en Asie. De préférence en Chine, mais prêt à saisir n’importe quelle autre opportunité. Je fus à deux doigts d’avoir un travail au Vietnam. Emma eu peur de l’Asie et me quitta une première fois.

Le plan de Saigon périclita. Après deux mois de célibat, Emma se persuada qu’elle voulait vivre avec moi, où que soit notre vie commune. Moi, je m’intéressais de plus en plus à Nankin. Son histoire, sa situation géographique et sa culture actuelle me paraissaient idéales pour entrer dans le monde chinois. Emma et moi prîmes des cours de chinois avec une femme d’une beauté extraordinaire. Ces cours me fascinaient tandis qu’ils remplissaient Emma d’inquiétude. Mes fées veillaient au grain, sans que je le susse, elles me feraient découvrir Nankin coûte que coûte. Emma tomba sur un poste à Canton qui lui tendait les bras. Elle postula mais ne fut pas retenue. Moi, je ne cherchais pas de travail, pour deux raisons. D’abord, il était convenu que je suivrais Emma où qu’elle aille en Asie, pour qu’elle ne se retrouve pas inactive sur ce continent qui ne lui disait rien de bon. Ensuite, je savais que personne ne voudrait de moi à distance, qu’il fallait que je me déplace et que je défonce quelques portes. J’étais déterminé à partir à l’aventure et à vivre d’expédient, à m’accrocher à l’Asie comme d’autres s’accrochent à un secteur d’activité. Nous regardions des reportages sur la Chine et Emma me disait : « Mon Dieu ! Mais qu’est-ce qu’on va faire là-bas, Guillaume ? » Nous tombions parfois sur une émission intitulée Disgusting Illnesses, qui se complaisait à nous montrer les atroces maladies qu’avaient contracté des touristes occidentaux dans les pays d’Asie.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Dimanche 28 mai 2006

Cela commença dans la bonne ville de Lyon.

J’avais une femme et un travail. J’aimais mes amis et j’aimais ma ville. Je vivais le début de ma vie d’adulte dans la ville où j’avais vu le jour, et j’aimais mon pays, sa langue et sa culture. Adapté au système socio-économique de la France qui me permettait de jongler avec les emplois et les aides sociales, je m’avançais tranquillement vers l’âge où les gens s’installent. Or, un jour, je dis à mon voisin : « Si je n’avais pas de boulot, et s’il n’y avait pas Sophie, je partirais pour Londres. » Moins de deux mois plus tard, ma femme me quittait et le Musée d’art contemporain me remerciait de mes services. C’était trop beau pour être le fait du hasard. Je pensai qu’il y avait là une action surnaturelle orchestrée par mes fées, ces petits êtres du destin qui se penchent sur votre berceau et orientent votre existence. Elles s’y prirent de la meilleure des manières. Plutôt que de me parachuter à Londres de gré ou de force, elles avaient écouté mes désirs et avaient coupé les fils qui me reliaient à la France. Elles m’avaient rendu sans attaches comme pour me dire : « Et maintenant, de quoi es-tu capable ? Vas-y, on te regarde. » C’est ainsi que je me retrouvai en Irlande, alors que j’avais planifié l’Angleterre.

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Samedi 27 mai 2006

Je n’étais pas prédisposé à voyager. Longtemps, je n’eus qu’indifférence pour ceux qui partaient à l’autre bout du monde. Je faisais cependant des projets de voyage qui avortaient invariablement. Mes amis ne m’écoutaient plus quand je projetais de traverser le désert de Gobi ou de visiter Samarkand. C’est alors que les fées s’en mêlèrent.

Ma présence à Nankin n’était pas naturelle, n’était pas explicable scientifiquement sans l’aide et le soutien d’un fatum tordu qui cherchait à se moquer de moi. J’étais là grâce à une femme qui avait rompu avec moi et qui se trouvait quand même à Nankin avec moi. Je l’accompagnais alors qu’elle n’avait aucune envie d’être là et que j’avais fait de cette ville une destination prioritaire. Pour elle, la situation était on ne peut plus absurde : elle se retrouvait dans une ville et un pays où elle ne voulait pas être, en compagnie d’un homme qu’elle n’aimait plus. Il n’est pas impossible qu’elle fût le jouet de mes fées, qu’elle fut sacrifiée à l’autel de mon envie d’Asie. Le fatum se moquait de nous, mais il n’avait peut-être pas prévu qu’avec moi il tombait sur un pitre que des situations absurdes n’effrayaient pas.  Ma vie de voyageur fut toujours marquée par un destin sinon grotesque, du moins sarcastique. Mon destin se réalise, je ne me plains pas (même si les voies de la réalisation pouvaient être moins retorses), mais pourquoi faut-il qu’il y ait des victimes collatérales ?

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Mercredi 24 mai 2006

Aujourd’hui qu’on m’a pris ma bicyclette, que d’autres hommes l’achètent et la montent, J’étale devant moi la carte de Nankin et celle du Jiangsu. Une vague de nostalgie m’envahit. Tous ces lieux où je n’irai plus. Y aller en taxi ou en bus, ce serait commettre une infidélité. Ce serait comme coucher avec une autre femme la semaine suivante la rupture d’avec une amoureuse.

Une photo de mon vélo, sur un pont, au milieu de l’Ile au cœur du Yangzi, me procure une étrange émotion. Il symbolise les centaines d’heures que j’ai passées à parcourir la Chine, à regarder les gens, les arbres, les maisons, sans faire attention à lui. 

                                                     

 

De tous les objets qui font notre quotidien, c’est celui qui me fut le plus proche pendant plus d’un an. J’ai tout découvert avec lui. Je lui dois ma connaissance et mon amour de Nankin. Il a été témoin aveugle et sourd de toutes mes frasques. Il m’a aidé à séduire de rares amazones. C’est sur lui que Petite Biche m’a enlacé la première fois. Entre elle et moi, il n’y avait qu’une mutuelle et intrigante estime. Après l’opéra, je la mis sur mon vélo et partis vers un bar de nuit. Sur la route, elle se tenait à moi, en feignant la peur de la circulation. Une main sur le guidon, je lui pris la main. Ce doux contact décida du reste. Mon vélo, fidèle et modeste, plutôt que nous conduire au bar, nous amena au lac xuanwu. Si je ne l’avais pas embrassée au bord du lac, je l’aurais fait le lendemain, ou la semaine suivante, ce n’était plus qu’une question de temps. C’est sa main dans la mienne qui fut le début de notre épisode amoureux, et le trajet en vélo qui en fut le premier théâtre.

Il arrivait qu’on complimente mon vélo. On me disait qu’il avait l’air solide, qu’il était beau, qu’il avait de la classe. Je me prenais à m’identifier à lui.

Je suis redevenu un piéton, un simple, un petit piéton, qui vaut tous les piétons et que tous les piétons valent. Je n’envie pas ceux qui pédalent. Je retrouve la joie des lents trajets et redécouvre l’épaisseur des rues, de la vie des rues.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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