Mardi 23 mai 2006

Quitter Nankin

 

Sait-on jamais pourquoi et quand exactement on part d’un lieu ? J’aurais pu rester dix ans à Nankin, y faire ma vie, m’y marier, y mourir (je peux toujours y mourir, remarquez bien.)

La nuit de la finale de la Ligue des Champions, opposant Arsenal et Barcelone, je pris la décision finale et irrévocable de quitter Nankin, quoi qu’il arrive.

Cette nuit, je sortis du bar, où j’avais assisté à la défaite du club d’Arsène Wenger, et je fus à peine surpris de ne pas voir mon vélo. Pourquoi ne me l’aurait-on pas volé, c’est naturel, c’était le plus beau de la ville ! Il était cinq heures du matin, trop tard pour me coucher puisque je devais prendre le bus à sept heures pour me rendre au travail.

C’est en expliquant mes déboires à mes étudiants que je m’aperçus de l’aspect « signe du destin » de la situation. La même nuit, l’équipe que je supporte perd la ligue des champions et le vélo qui me supporte disparaît. Ca ne s’arrête pas là. Il y a à peine un mois, l’équipe que je supporte encore davantage qu’Arsenal, c’est-à-dire l’Olympique lyonnais, perd en quart de finale de la igue des champions, et on me vole mon vélo quelques jours plus tôt ou plus tard. On ne m’avait pas volé de vélo pendant un an, et soudain, à quelques semaines d’écart, on m’en vole deux. A cela s’ajoute le fait que je ne suis plus amoureux d’aucune nankinoise, et que j’ai déjà écrit l’essentiel de mon roman sur Nankin.

Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites que ces deux dernières raisons sont les seules valables, et sont les seules réelles. Le voyageur s’en va quand il a fini un projet littéraire, et/ou quand il a terminé ses aventures amoureuses, non quand une douzaine d’incapables ont été infoutus de tenir un résultat pendant cinq minutes. Vous n’avez peut-être pas tort mais c’est le Voleur de bicyclette (tiens, cela ferait un beau titre de roman, ça) qui a été déterminant dans mon choix de quitter Nankin.

C’est, depuis cette nuit funeste, une certitude : à mon retour de France, au mois d’août, soit je vais vivre à Shanghai, soit je pars me promener dans le monde chinois pendant un an.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Lundi 22 mai 2006

Mon roman aurait pu s’intituler 3 femmes, d’ailleurs il va peut-être s’intituler 3 femmes. Trois, ce n’est pas le nombre de femmes que j’ai connues en Chine. C’est le nombre de femmes que le voyageur fréquentait en même temps à une certaine période de sa vie.

Trois femmes et trois lieux extrêmement différents, trois paysages très tranchés. Neige d’Orient dans la banlieue sud de Nankin, sur le campus de Jiangning, environnée d’étudiants. Flore dans mon appartement de la rue de Shanghai, autour de la cithare, sans autre environnement que nous deux. Zhu Yin dans la province ouïgour du Xinjiang, dans les déserts et les pâturages, environnée de Hui et de Kazakhs.

L’une d’elles fut mon étudiante, une autre une collègue, la troisième une inconnue.

Je connus les affres de l’impossibilité de choisir. Je me disais : Zhu Yin, c’est la plus attirante, celle qui a le plus grand savoir faire, mais elle me rendra fou et misérable. Flore, c’est celle avec qui je m’accorde le mieux, mais elle est passive un morceau de bois, et elle est autoritaire. Neige, c’est la beauté incarnée, la perfection physique avec qui, très vite, le voyageur s’ennuie. J’ai réfléchi, je me suis donné du temps et j’ai laissé le quotidien faire son travail (parfois, en donnant du temps au temps, les choses s’arrangent et se choisissent d’elles mêmes.) La beauté plastique et la jeunesse ont été choisies au final.

Le voyageur a pensé ainsi : « Des femmes intelligentes, intéressantes, attirantes, sensuelles, ce n’est pas ça qui manque, on en rencontrera toujours. En revanche, une fille belle comme la lune, parfaite comme un objet en plastique, c’est un événement qui ne se reproduira peut-être jamais. »

Kundera dit qu’il n’y a rien de plus beau qu’avoir trois femmes dans la même journée. Il en relève l’aspect épique, romanesque, car trois femmes en un temps si rapproché, ce ne peut être que le produit de coïncidences, de moments de grâce « extrêmement rares » qu’on ne voit d’ordinaire que dans les romans. Tout cela est juste, il est vrai que soudain, on se sent personnage de roman, on s’aperçoit que la vie est dense, qu’elle a plus de ressources que nous, même. De là à dire qu’il n’y a rien de plus beau, il y a un pas que je ne franchis pas. Je ne trouvais pas cela très beau, moi, mais pas pour des raisons morales. Je n’avais pas l’impression de tromper aucune des trois femmes que je fréquentais, mais j’étais un peu amer de n’avoir pas le temps de profiter à fonds de chacune d’elle. Ecourter la leçon de guzheng, alors que Flore avait fait des efforts d’élégance, pour rejoindre au plus vite Neige qui paniquait dans le centre ville, ce n’était pas du bonheur, pour moi. J’aurais sincèrement préféré que les trois aventures se succèdent dans le temps, entrecoupées par des périodes de solitude. Elles auraient parfaitement rempli une année de ma vie, plutôt que de se chevaucher. Encore une espièglerie de mes fées qui me mettent au pied du mur : « Tu voulais être un libertin ! Rappelle-toi les lectures de Kundera, quand tu étais adolescent ! Nous te mettons des femmes dans les bras, dans les jambes, voyons comment tu t’en tires ! » Cruauté des fées. D’accord, je vous l’avoue, je ne suis pas un libertin, je n’en ai pas la nature. Je suis trop ému par une seule femme, il me faut du temps pour encaisser et faire résonner sa présence près de moi.   

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Dimanche 21 mai 2006

Dans les lieux moins modernes du centre ville, je respire. J’aime, d’ordinaire, la modernité, mais celle des villes chinoises moyennes est en général sans imagination, sans audace, sans couleur et sans chaleur. Le musée de Yangzhou est d’un charme profond. D’une architecture remontant à la dynastie mandchoue, de nombreux brocanteurs et des visiteurs locaux de tous âges le rendent intéressant et remplissent l’imagination du voyageur. Dans les salles, point d’œuvres des Excentriques. A la place, le musée expose des toiles de paysages locaux peintes à la manière occidentale (tendance « peintures à l’huile du dimanche »). Une petite salle est consacrée à Marco Polo, qui a été gouverneur de la ville pendant quelques années. Aucune mention de son récit en français. L’exposition prétend que le Livre des Merveilles est écrit en italien.

Au bord d’un petit canal, un puits en pierre est toujours en activité. Des femmes et des hommes viennent y laver leurs légumes et leurs œufs de canard. Je les regarde faire sans me soucier d’être poli : c’est l’avantage d’être dans un pays où les gens vous regardent sans gêne, vous pouvez vous aussi les regarder. Ils se marrent en me voyant et me posent les questions rituelles.

Je m’assois sur un banc, me baigne dans l’atmosphère des scènes de voisinage et me remets doucement à réapprécier la Chine. C’est un combat à l’intérieur de tous les étrangers, partout où il y a des étrangers, un combat entre attirance et agacement, entre amour et colère, vis-à-vis du pays d’accueil. Beaucoup de mes amis ont baissé la garde, ne combattent plus et détestent ouvertement, presque cordialement la Chine. Je ne veux pas tomber dans ce travers, mais grands dieux, laissez-vous aimer et ne m’empêchez pas d’aller à mon pas.

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Dimanche 21 mai 2006

Dans les lieux moins modernes du centre ville, je respire. J’aime, d’ordinaire, la modernité, mais celle des villes chinoises moyennes est en général sans imagination, sans audace, sans couleur et sans chaleur. Le musée de Yangzhou est d’un charme profond. D’une architecture remontant à la dynastie mandchoue, de nombreux brocanteurs et des visiteurs locaux de tous âges le rendent intéressant et remplissent l’imagination du voyageur. Dans les salles, point d’œuvres des Excentriques. A la place, le musée expose des toiles de paysages locaux peintes à la manière occidentale (tendance « peintures à l’huile du dimanche »). Une petite salle est consacrée à Marco Polo, qui a été gouverneur de la ville pendant quelques années. Aucune mention de son récit en français. L’exposition prétend que le Livre des Merveilles est écrit en italien.

Au bord d’un petit canal, un puits en pierre est toujours en activité. Des femmes et des hommes viennent y laver leurs légumes et leurs œufs de canard. Je les regarde faire sans me soucier d’être poli : c’est l’avantage d’être dans un pays où les gens vous regardent sans gêne, vous pouvez vous aussi les regarder. Ils se marrent en me voyant et me posent les questions rituelles.

Je m’assois sur un banc, me baigne dans l’atmosphère des scènes de voisinage et me remets doucement à réapprécier la Chine. C’est un combat à l’intérieur de tous les étrangers, partout où il y a des étrangers, un combat entre attirance et agacement, entre amour et colère, vis-à-vis du pays d’accueil. Beaucoup de mes amis ont baissé la garde, ne combattent plus et détestent ouvertement, presque cordialement la Chine. Je ne veux pas tomber dans ce travers, mais grands dieux, laissez-vous aimer et ne m’empêchez pas d’aller à mon pas.

 

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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Samedi 20 mai 2006

Je n’ai pas le droit de quitter la délégation. Je ne peux pas partir seul, les autorités sont responsables pour ma sécurité, et on ne rigole pas avec la sécurité. On m’explique la situation d’une façon étrange : « On ne sait jamais, avec les étrangers, ils peuvent tomber dans le lac, se blesser ou se perdre ! » Je me sens devenir pâle. Veulent-ils me dire que je ne suis pas libre de mes mouvements ? Je n’ai pourtant pas l’intention d’espionner des entreprises frappées du secret d’état. Je veux seulement admirer, dans la solitude ou l’accompagnement minimum, ce qui fait l’intérêt de Yangzhou aux yeux du monde entier : ses canaux, son monastère, ses jardins, ses artistes d’autrefois…

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un trop mauvais caractère pour faire ce qu’on me dit de faire. Je donne à mes gardes chiourme la carte de ma chambre d’hôtel, leur souhaite le bonjour et prends le taxi qui passe. Mon voisin mexicain leur expliquera que je ne me sentais pas bien et que je devais rentrer à Nankin le plus vite possible. Le lendemain, Lumière de l’Aube me téléphonera et me demandera si je vais mieux : « Le bureau des affaires étrangères m’a dit que tu avais eu la diarrhée. » Une invention du Mexicain, qui aurait pu tout aussi bien évoquer les hémorroïdes (que la nourriture de son pays provoque souvent, paraît-il.) Brave Mexicain ! Après m’avoir emmerdé, il m’a protégé et couvert.

par Guillaume publié dans : nankinendouce
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