Deux jeunes Françaises (une Belge et une Française, en réalité) ont organisé une soirée dans
un bar d'un nouveau quartier branché, à l'est de la ville. Le thème de la
soirée était "la plage, la mer et les maillots de bain". Nous devions nous accoutrer en conséquence. N'habitant pas au bord de la mer, nous dûmes dénicher de quoi faire illusion.
Je décidai de colorier une chemise blanche dont j'étais sur le point de me séparer. Sigismond, qui était de passage chez moi, accepta de me seconder dans l'entreprise, histoire de
m'interdire de faire n'importe quoi. A l'aide de craies grasses, nous dessinâmes des ondes, un soleil couchant et un cumulus nimbus aux couleurs chaudes que les participants de la fête
ont confondu avec une fleur. Sigismond fit un bateau en deux ou trois traits de charbon de bois. Dans le dos, je traçai des idéogrammes qui parlaient de ciel et de vent. Les Français avaient
un doute quant au sens de ces mots. Ils pensaient d'abord qu'il s'agissait d'un phénix dans le ciel. Cela faisait rire les Chinois. C'est vrai que confondre un phénix et un vent, ça prête à rire.
On me complimenta pour ma chemise. L'obscurité et l'alcool n'y étaient pas pour rien.
J'eus une longue conversation avec une ancienne étudiante aux yeux grands comme le lac Xuan Wu et au sourire lumineux, aux dents blanches très légèrement chevalines. Je lui avouai, car
c'était la dernière fois que je la voyais, combien je la trouvais belle, combien je partageais cette opinion avec des filles et des garçons français, combien elle frappait d'étonnement tout ce
qui l'entourait. Dans une classe, elle était le foyer excentré de l'attention générale, c'est elle, c'est son humeur qui donnait la teinte et l'atmosphère du cours. Je lui prédis un bel avenir en
France, un beau mariage avec un Français. Elle dit alors qu'elle n'était pas attirée par les hommes trop forts intellectuellement. Un homme musclé oui, mais un homme qui en sache plus qu'elle,
elle n'en voulait pas. Elle dit son admiration pour les femmes européennes qu'elle jugeait décomplexées. Elle aurait voulu, elle aussi, être moins timide, moins intériorisée, elle accusait
Confucius d'avoir rendu les Chinois trop sérieux. Elle sentait qu'il y avait du bonheur à s'extérioriser.
Nous parlions sur la terrasse, dehors, d'où nous pouvions regarder la fête battre son plein.
La musique était de qualité et les danseurs ne se forçaient pas pour prendre du plaisir. D'ailleurs, fréquemment ils cessaient de se trémousser et allaient s'asseoir, ce qui me paraissait un bon
signe. L'une, parmi les danseurs, était un enchantement à regarder. Elle avait pris des cours de danse et connaissait le tango. Comme elle était amie de Mademoiselle Fleuve, au corps voluptueux
et à la bouche khmer, elle avait appris quelques pas à cette dernière. Toutes les deux dansaient le tango, jambes nues mêlées, donnant une latinité explosive à leur corps chinois
"huilés de sagesse". Leurs pieds nus, en revanche, ramenaient leur danse vers l'horizontalité terrestre qui caractérise l'Orient des romantiques. La
blancheur de leur chair donnait le tournis à toute la gent masculine, mais ce spectacle lesbien de toute beauté n'entamait en rien la concentration dont je faisais preuve pour suivre les paroles
de mon ancienne étudiante.
Elle était très excitée à l'idée de découvrir une nouvelle culture en France, cependant que moi je faisais le chemin inverse pour découvrir la sienne. Ces échanges culturels lui paraissaient
merveilleux. Je souhaite que beaucoup de Français rencontrent des gens comme elle, pour lutter contre la suspicion grandissante que mes compatriotes nourrissent vis-à-vis des Chinois. La presse a
une tendance récente à les présenter comme des espions et des marchands sans scrupule. Or, beaucoup sont comme elle, fébriles, effrayés et avides de rencontres. Pourvu qu'ils trouvent des
Français assez patients pour communiquer avec eux malgré leur lenteur à parler. Pourvu que les Français ne manquent pas cette occasion, ils ne seront pas déçus du voyage.
Elle bailla. « Tu veux rentrer ? » ai-je demandé. « Non, je veux parler encore avec toi. » Elle sourit, regarda les danseurs, bailla de nouveau et annonça qu'elle allait
partir malgré tout.

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