Présentation

Lundi 27 juin 2005

 

Deux jeunes Françaises (une Belge et une Française, en réalité) ont organisé une soirée dans un bar d'un nouveau quartier branché, à l'est de la ville. Le thème de la soirée était "la plage, la mer et les maillots de bain". Nous devions nous accoutrer en conséquence. N'habitant pas au bord de la mer, nous dûmes dénicher de quoi faire illusion.

Je décidai de colorier une chemise blanche dont j'étais sur le point de me séparer. Sigismond, qui était de passage chez moi, accepta de me seconder dans l'entreprise, histoire de m'interdire de faire n'importe quoi. A l'aide de craies grasses, nous dessinâmes des ondes, un soleil couchant et un cumulus nimbus aux couleurs chaudes que les participants de la fête ont confondu avec une fleur. Sigismond fit un bateau en deux ou trois traits de charbon de bois. Dans le dos, je traçai des idéogrammes qui parlaient de ciel et de vent. Les Français avaient un doute quant au sens de ces mots. Ils pensaient d'abord qu'il s'agissait d'un phénix dans le ciel. Cela faisait rire les Chinois. C'est vrai que confondre un phénix et un vent, ça prête à rire. On me complimenta pour ma chemise. L'obscurité et l'alcool n'y étaient pas pour rien.


J'eus une longue conversation avec une ancienne étudiante aux yeux grands comme le lac Xuan Wu et au sourire lumineux, aux dents blanches très légèrement chevalines. Je lui avouai, car c'était la dernière fois que je la voyais, combien je la trouvais belle, combien je partageais cette opinion avec des filles et des garçons français, combien elle frappait d'étonnement tout ce qui l'entourait. Dans une classe, elle était le foyer excentré de l'attention générale, c'est elle, c'est son humeur qui donnait la teinte et l'atmosphère du cours. Je lui prédis un bel avenir en France, un beau mariage avec un Français. Elle dit alors qu'elle n'était pas attirée par les hommes trop forts intellectuellement. Un homme musclé oui, mais un homme qui en sache plus qu'elle, elle n'en voulait pas. Elle dit son admiration pour les femmes européennes qu'elle jugeait décomplexées. Elle aurait voulu, elle aussi, être moins timide, moins intériorisée, elle accusait Confucius d'avoir rendu les Chinois trop sérieux. Elle sentait qu'il y avait du bonheur à s'extérioriser.

Nous parlions sur la terrasse, dehors, d'où nous pouvions regarder la fête battre son plein.

La musique était de qualité et les danseurs ne se forçaient pas pour prendre du plaisir. D'ailleurs, fréquemment ils cessaient de se trémousser et allaient s'asseoir, ce qui me paraissait un bon signe. L'une, parmi les danseurs, était un enchantement à regarder. Elle avait pris des cours de danse et connaissait le tango. Comme elle était amie de Mademoiselle Fleuve, au corps voluptueux et à la bouche khmer, elle avait appris quelques pas à cette dernière. Toutes les deux dansaient le tango, jambes nues mêlées, donnant une latinité explosive à leur corps chinois "huilés de sagesse".  Leurs pieds nus, en revanche, ramenaient leur danse vers l'horizontalité terrestre qui caractérise l'Orient des romantiques. La blancheur de leur chair donnait le tournis à toute la gent masculine, mais ce spectacle lesbien de toute beauté n'entamait en rien la concentration dont je faisais preuve pour suivre les paroles de mon ancienne étudiante.

Elle était très excitée à l'idée de découvrir une nouvelle culture en France, cependant que moi je faisais le chemin inverse pour découvrir la sienne. Ces échanges culturels lui paraissaient merveilleux. Je souhaite que beaucoup de Français rencontrent des gens comme elle, pour lutter contre la suspicion grandissante que mes compatriotes nourrissent vis-à-vis des Chinois. La presse a une tendance récente à les présenter comme des espions et des marchands sans scrupule. Or, beaucoup sont comme elle, fébriles, effrayés et avides de rencontres. Pourvu qu'ils trouvent des Français assez patients pour communiquer avec eux malgré leur lenteur à parler. Pourvu que les Français ne manquent pas cette occasion, ils ne seront pas déçus du voyage.


Elle bailla. « Tu veux rentrer ? » ai-je demandé. « Non, je veux parler encore avec toi. » Elle sourit, regarda les danseurs, bailla de nouveau et annonça qu'elle allait partir malgré tout.

Par Guillaume - Publié dans : Amis
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 27 juin 2005

La population est si policée que je perds l'habitude d'attacher mon vélo quand je fais une course rapide. On m'a pourtant volé plusieurs bécanes, dès mes premiers jours sur le territoire, mais à chaque fois, elles étaient attachées en bonne et due forme, alors pourquoi s'enquiquiner ? En revanche, quand je passe au Suguo, c'est le nom de la supérette du quartier, je laisse mon vélo tel quel, tout grand, neuf et superbe qu'il est, et je laisse dans le panier accroché au guidon les sacs et denrées que j'y transporte. Je me dis que personne n'aurait le toupet et la bassesse d'âme de toucher à mon aristocratique machine.

Un jour, des fonctionnaires de la police ou de je ne sais quelle administration en uniforme entrèrent dans la supérette en vitupérant. Ils montraient du doigt quelque chose hors du magasin, je savais que c'était mon vélo, ils étaient fâchés, vraiment, qu'un vélo reste libre de tout cadenas. Ce qui était pour moi un signe de paix, de tranquillité d'âme, de confiance dans le genre humain, était pour eux une insulte à leur profession, une tentative d'exaspérer les bas instincts des passants, un mépris des convenances locales. Je dis d'une voix calme et ferme que l'objet en question était mien. Dehors, d'autres fonctionnaires touchaient et désignaient les provisions rangées dans le panier. Le gars m'adressa la parole d'un air indigné, les femmes du magasin me défendirent en riant : une telle sottise ne pouvait être que le fait d'un laowai.

Tandis que les fonctionnaires s'éloignaient, les femmes rigolaient et sortaient sur le perron pour regarder mon vélo. Elles le couvaient d'un oeil maternel, ce mélange d'admiration pour un grand fils et d'amusement pour ce qui ne sera jamais qu'un enfant. Je me remis en selle devant une haie d'honneur de femmes qui me souriaient. L'une me fit le geste d'une clé qui tourne.

Je les remerciai et partis.

Par Guillaume - Publié dans : Sagesse et argent
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 26 juin 2005

 Les Occidentaux se divisent ici en deux groupes distincts : les hommes, ravis du charme des populations locales, et les femmes blanches. Beaucoup d’entre elles se plaignent, gémissent et se disent à bout de nerf. Elles sont observées à longueur de journée, regardées, parfois jaugées de haut en bas. Quand je me promenais avec Emma, les femmes mêmes n’avaient d’yeux que pour elle. A côté, je n’existais pas, j’étais pourtant typiquement occidental moi aussi, pâle et de grande taille, les yeux clairs moi aussi, mais c’est la Blanche, la grande femme blanche qui forçait l’attention, qui attirait le regard. Emma ne s’y est pas habituée. Dans le train pour Shanghai, une jeune Chinoise la regardait me parler et lui dit qu’elle était très jolie. Combien d’inconnues lui ont rendu de tels hommages, et combien elle s’est sentie dessécher malgré cela. Il est à croire que les regards chinois sont insistants mais peu gratifiants pour la femme occidentale. Elle est peut-être trop objectivée par ce regard, mais non pas tournée en objet de désir. Dans les yeux chinois, elle devient un objet de décoration brillant et jetable, admirable et méprisable. Inutile, indésirable. Les Chinoises les regardent pour les comparer, et certains francophones y décèlent une arrogance condescendante : "Ah! Ce n’est donc que cela, une Européenne, dont on nous rebat les oreilles ?"

Jamais laissée tranquille par les autochtones, la femme blanche se sent délaissée par l’homme blanc qui se tourne irrémédiablement vers le spectacle incessant des circonvolutions et autres carrousels des Chinoises. Peu d’occidentaux ne sont pas sous le charme de ces corps pleins de santé, d’élasticité et d’élégance. Leur sourire, leur gentillesse, leurs manières caressantes les rendent irrésistibles aux hommes d’Europe et d’Amérique, et, même les maris les plus affectueux et les plus intentionnés, ne peuvent s’empêcher de se sentir glisser sur la pente séductrice de leur présence tamisée, se laissent envelopper par la lumière radiante de leur peau lunaire.

Alors les Françaises en ont assez et elles le disent. “Y en marre de vous entendre vous extasier devant les Chinoises, on l’aura compris qu’elles sont belles. Changez un peu de disque.” Tout admirées qu’elles sont, tout idolâtrées, elles sentent qu’elles ne font pas le poids, que dans cet environnement de chaleur humide, leur peau les rend fades et leur maintien a quelque chose de vulgaire, de dur. Alors que l’humidité pénètre la chair des Chinoises, gonfle leurs joues et les fait resplendir, elle fait transpirer les blanches et les incommode.

Leur sort est dramatique, regardées comme des choses ou des animaux d’un côté, traitées avec respect et courtoisie de l’autre, mais sans désir, elles ne savent plus qui elles sont, ce qu’elles veulent, elles dépriment, s’assèchent, dépérissent. 

Par Guillaume - Publié dans : Femmes
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander
Dimanche 26 juin 2005

Il est une chose remarquable, quand on y réfléchit (mais toute chose n'est-elle pas remarquable quand on y réfléchit ?) c'est que tous les jeunes que l'on rencontre, les filles que l'on désire, les jeunes hommes avec qui on sympathise, nos collègues et nos serveurs sont des enfants uniques.

Ils n'ont jamais connu autour d'eux, n'ont joué qu'avec et n'ont aimé que des enfants uniques. Ils parleront pourtant de certaines personnes comme étant leur soeur ou leur frère : c'est une cousine, c'est un neveu. Ils achèteront un petit cadeau pour leur soeur : c'est une nièce. Les Français, dans leur précipitation analytique, en déduisent que cela exprime un manque. C'est oublier qu'ils appellent "mon oncle" un peu n'importe qui de l'âge de leur père. Leur père qui, lui, a des frères et des soeurs.

Non, il vaut mieux reconnaître que, comme Dieu dont ils se passent sans drame, les Chinois n'ont pas besoin de frères et soeurs. Les enfants uniques occidentaux disent souvent qu'ils en auraient voulu, mais c'est parce qu'ils sont des cas spéciaux et personne n'aime être différent pendant l'enfance. Petite Biche pleurait quand sa mère la menaçait de concevoir un petit frère. Ning Shu parle des enfants d'aujourd'hui comme de petits empereurs.
Ils admettent aisément qu'ils sont plus égoïstes que les autres, chose qui ne m'a pas frappé. Petite Biche dit qu'ils ont reçu trop d'amour de leurs parents, mais peut-on recevoir trop d'amour ?  

Par Guillaume - Publié dans : Amis
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 26 juin 2005

DVD

Le lecteur de dvd tourne à plein régime. Tout y passe, des classiques jusqu'aux dernières productions américaines. Sur le canapé deux places qui fait face à la télévision, je me suis aménagé un petit coin où je me love, à renfort de coussins, à côté duquel s'entassent les objets qui accompagnent mes visionnages de dvd : livres, magazines, manuels d'apprentissage du mandarin, photocopies, briquets, carnets, boîtes de cd. A l'occasion, une bassine accueille l'eau chaude qui réchauffe mes pieds, et l'ensemble de mon corps, par extension. A ma droite, une petite table pour avoir à portée de main biscuits, tasse et théière, cendrier, bouteilles et verres, lamelles de ginseng et autres biens de consommations immédiats qui constituent la totalité de ce qui peut s'ingérer et se digérer dans l'ensemble de mon logement. Une chaise pliante non loin, pour y poser mes pieds, un plat de nouilles ou mon ordinateur portable, et me voilà équipé pour les plus longues soirées d'hiver. Une machine de guerre est ainsi construite, prête à en découdre avec le fatras culturel qui ne demande qu'à égarer l'homme honnête.

Il est arrivé à Petite Biche de la démanteler partiellement pour s'asseoir à mes côtés. Il n'est pas impossible que ce fût ce jour-là, mais pour une autre raison, ou pour une constellation de petites raisons, que je rompis avec elle.

Par Guillaume - Publié dans : Sagesse et argent
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés