Présentation

Dimanche 21 mai 2006

Dans les lieux moins modernes du centre ville, je respire. J’aime, d’ordinaire, la modernité, mais celle des villes chinoises moyennes est en général sans imagination, sans audace, sans couleur et sans chaleur. Le musée de Yangzhou est d’un charme profond. D’une architecture remontant à la dynastie mandchoue, de nombreux brocanteurs et des visiteurs locaux de tous âges le rendent intéressant et remplissent l’imagination du voyageur. Dans les salles, point d’œuvres des Excentriques. A la place, le musée expose des toiles de paysages locaux peintes à la manière occidentale (tendance « peintures à l’huile du dimanche »). Une petite salle est consacrée à Marco Polo, qui a été gouverneur de la ville pendant quelques années. Aucune mention de son récit en français. L’exposition prétend que le Livre des Merveilles est écrit en italien.

Au bord d’un petit canal, un puits en pierre est toujours en activité. Des femmes et des hommes viennent y laver leurs légumes et leurs œufs de canard. Je les regarde faire sans me soucier d’être poli : c’est l’avantage d’être dans un pays où les gens vous regardent sans gêne, vous pouvez vous aussi les regarder. Ils se marrent en me voyant et me posent les questions rituelles.

Je m’assois sur un banc, me baigne dans l’atmosphère des scènes de voisinage et me remets doucement à réapprécier la Chine. C’est un combat à l’intérieur de tous les étrangers, partout où il y a des étrangers, un combat entre attirance et agacement, entre amour et colère, vis-à-vis du pays d’accueil. Beaucoup de mes amis ont baissé la garde, ne combattent plus et détestent ouvertement, presque cordialement la Chine. Je ne veux pas tomber dans ce travers, mais grands dieux, laissez-vous aimer et ne m’empêchez pas d’aller à mon pas.

 

Par Guillaume - Publié dans : Yangzhou
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Samedi 20 mai 2006

Je n’ai pas le droit de quitter la délégation. Je ne peux pas partir seul, les autorités sont responsables pour ma sécurité, et on ne rigole pas avec la sécurité. On m’explique la situation d’une façon étrange : « On ne sait jamais, avec les étrangers, ils peuvent tomber dans le lac, se blesser ou se perdre ! » Je me sens devenir pâle. Veulent-ils me dire que je ne suis pas libre de mes mouvements ? Je n’ai pourtant pas l’intention d’espionner des entreprises frappées du secret d’état. Je veux seulement admirer, dans la solitude ou l’accompagnement minimum, ce qui fait l’intérêt de Yangzhou aux yeux du monde entier : ses canaux, son monastère, ses jardins, ses artistes d’autrefois…

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un trop mauvais caractère pour faire ce qu’on me dit de faire. Je donne à mes gardes chiourme la carte de ma chambre d’hôtel, leur souhaite le bonjour et prends le taxi qui passe. Mon voisin mexicain leur expliquera que je ne me sentais pas bien et que je devais rentrer à Nankin le plus vite possible. Le lendemain, Lumière de l’Aube me téléphonera et me demandera si je vais mieux : « Le bureau des affaires étrangères m’a dit que tu avais eu la diarrhée. » Une invention du Mexicain, qui aurait pu tout aussi bien évoquer les hémorroïdes (que la nourriture de son pays provoque souvent, paraît-il.) Brave Mexicain ! Après m’avoir emmerdé, il m’a protégé et couvert.

Par Guillaume - Publié dans : Yangzhou
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Vendredi 19 mai 2006

Une demie heure plus tard, le bus entre dans un lotissement de villas laides à vomir. Le chauffeur conduit lentement pour nous permettre de voir le détail du kitsch de ces habitations uniformisées. Au micro, quelqu’un nous explique que ce lotissement fut construit par le propriétaire de l’entreprise de brosses à dents. Il a logé la moitié des habitants de son village dans une partie du lotissement, et « il loue d’autres maisons à d’autres personnes ». Même intuitivement, nous ne trouvons plus aucun intérêt à ces informations. Nous sommes là, semble-t-il, pour admirer la réussite et la vulgarité triomphante d’un potentat local, qui a certainement payé le bureau des affaires internationales pour être à ce point au centre de notre voyage. Nous apprenons enfin que son entreprise est la plus grande entreprise privée de la région et que la moitié de la population chinoise utilise ses brosses à dents. On ne sait rien de l’hygiène dentaire de la deuxième moitié de la Chine. 

Je prends la décision de m’échapper du groupe et de continuer tout seul la visite de Yangzhou. Je suis sur le point de détester la Chine. Quelques phrases, entendues ces derniers jours, me reviennent avec une vivacité cuisante : « La race chinoise est la meilleure ». « Non non, il n’y a pas de colonies, ici. La Chine est un pays amical ». « Nous sommes gentils avec les étrangers ». « La culture japonaise est une culture secondaire ». Je me mets au lit dans un sentiment de colère rentrée. Je m’apaise grâce à la lecture et le sommeil, puis je me réveille et pense à des Chinoises charmantes. Leur façon de prononcer des mots chinois au milieu d’une conversation en français, les petites et douces attentions dont elles me gratifient… Leur souvenir me ramène à ce qui est attachant dans ce pays et me fait oublier la Chine officielle, qui est exaspérante, et le discours officiel qui transpire dans les paroles des individus. Les individus, eux, et les œuvres d’art, dans leur singularité, sont irrésistibles.

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Yangzhou
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Jeudi 18 mai 2006

Trois ou quatre bus remplis d’étrangers prennent la route du lac Shouxi. Il pleut, on n’en verra le charme qu’au pas de course. Une étudiante anglophone me poursuit, elle tient à me garder sous sa surveillance. Elle a été mandatée par le directeur du bureau des affaires étrangères pour s’assurer que j’arrive sain et sauf à Yangzhou et que je revienne dans le même état à Nankin. Elle se prétend ma guide mais elle connaît moins bien l’histoire du lac que moi. « Vous savez cela déjà ? C’est vous qui allez être mon guide, ah ah ah. » Je lui demande des renseignements sur les célèbres Huit Excentriques de Yangzhou, huit peintres et calligraphes qui, au dix-huitième siècle, ont subverti les règles de leur art pour suivre une inspiration personnelle. Elle ne comprend d’abord pas de quoi je veux parler, puis demande autour d’elle. Oui, elle en a entendu parler. Je lui indique mon désir de visiter le musée des beaux-arts, dans l’espoir de contempler quelques unes de leurs œuvres. « Ce n’est prévu dans le programme », dit-elle. Quand cela m’est possible, mais sans ostentation, je la sème pour me retrouver un peu seul, ou pour avoir une chance de parler avec une des jolies Américaines entrevues ici ou là.

Elle me dit de me dépêcher car le bus nous attend pour aller visiter le jardin He. Erreur, trahison et mensonge, le bus n’ira dans aucun jardin. Il nous promènera dans les rues et nous amènera dans une usine de production de brosses à dents. Dans le bus, je ne me retrouve jamais à côté des quelques filles avenantes qui sont présentes à ce voyage. Mon premier souci est d’éviter, autant que faire se peut, mon Mexicain. Je m’assoupis une minute, et quand j’ouvre les yeux, un Indien est assis à côté de moi et me sourit. Il me serre la main. Il vient de Pondichéry, me dit que son frère et sa sœur sont à Paris. « Tu es le premier Français que je rencontre qui parle anglais. En France, personne ne parle anglais, n’est-ce pas ? » (C’est donc un préjugé commun à toute l’Asie ?) Il est catholique et me parle des mœurs sexuelles de l’occident. Il me dit qu’elles devraient disparaître. Je n’en disconviens pas, je n’en sais rien, au fond. Il me demande pourquoi je ne suis pas marié, et m’exhorte à visiter Pondichéry. Nous arrivons à l’usine de brosses à dents. Rien ne nous est expliqué. Nous évoluons entre les chaînes de montage où les ouvrières travaillent avec docilité. Les travailleurs que nous avons vus sont bien nourris et n’ont pas l’air plus malheureux que des ouvriers français. Dans le cas contraire, nous les aurait-on montrés ? Nous passons d’un bâtiment à un autre bâtiment où les ouvriers changent mais où le travail et la production restent les mêmes. Nous rentrons dans le bus, Américains du nord, Américains du sud, Européens, Australiens et Asiatiques, décontenancés, indécis. « Fascinating ! » dit une Anglaise.  

Je vais raconter ça à mes étudiants. Ne pas oublier de leur demander : « Vous comprenez ça, vous ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ? Pourquoi nous avoir montré des brosses à dents ? Est-ce censé intéresser les étrangers ? » Il pleut toujours. Nous visitons une autre usine, d’encens anti-moustiques cette fois. Des centaines de professeurs étrangers au milieu d’ouvriers qui empaquètent des rouleaux d’encens. Ces derniers, aussi peu que nous, ne savent ce que nous faisons là.

 

Par Guillaume - Publié dans : Yangzhou
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Mercredi 17 mai 2006

Dans le bus, j’avais oublié combien ce Mexicain était bavard, et je réalisai combien subir la présence d’un bavard était chose pénible. Moi qui suis bavard, je connus soudain le sentiment effroyable d’avoir fait souffrir des centaines de personnes en leur parlant. Parler à quelqu’un qui a besoin de voyager dans ses pensées et rêveries, c’est véritablement une agression. Je m’étonne qu’on n’ait pas été plus agressif, en retour, à mon endroit.

Arrivé à l’hôtel de Yangzhou, où une énorme délégation de professeurs étrangers étaient venus pour un séjour de propagande offert par le bureau provincial des affaires internationales, j’eus la mauvaise surprise de me voir attribué une chambre avec ce même Mexicain comme camarade de chambrée. Pour plaisanter, je lui dis : « Ecoute, si je rencontre un femme, ou si tu rencontres une femme, nous devons nous tenir prêts à dormir dans la chambre de la fille. Ou alors, si nous dormons dans sa chambre, nous attendre à voir débouler dans celle-ci la compagne de chambrée de la dite fille. » Cette idée l’enchanta, mais il la prit au sérieux. Il me lança sur le sujet des conquêtes amoureuses, alors que je lisais Franz et François de Weyergans. Il insistait pour que je lui dise le nombre de mes petites amies. « En Chine ou dans toute ma vie ? » « Dans toute ta vie. Approximativement. » Je lui dis un chiffre au hasard, mais volontairement un peu en dessous de la vérité, pour faire le modeste. Je ne voulais pas indisposer ce jeune homme ingrat, aux vêtements constamment négligés, pleins de taches, à la présence ennuyeuse, qui n’avait assurément aucun succès avec les femmes. Il ricana : « Moi, cinq cents ! A peu de choses près. Précisément, j’ai fait l’amour avec environ quatre cent quatre-vingt-deux femmes. » Il utilisait dans la même phrase « précisément » et « environ ».

Par Guillaume - Publié dans : Yangzhou
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