Les fées ne se sont pas arrêtées là. Elles se sont amusées avec les fils de ma vie pour en faire des guirlandes. J’appris que l’homme avec qui Sophie m’avait trompé était un Anglais qu’elle connaissait depuis longtemps, un voyageur assez superbe, ouvert d’esprit, très sympathique, très chaleureux et mauvais cuisinier. Mon séjour à Dublin allait être marqué par une longue passion amoureuse, malheureuse et maladive, avec une jeune Anglaise saturnienne. J’en vins à penser qu’il s’agissait de fées anglophobes qui faisaient en sorte que les britanniques me brisent le cœur et me rendent la vie misérable.
Puis tout se normalisa. Je rencontrai une femme formidable qui me fit croire au bonheur dans l’amour et le couple. Emma était une femme que tout le monde aimait, douée et discrète. Son amour pour moi venait sans doute d’un malentendu, mais je n’avais pas fait des années de théâtre pour rien, et j’avais appris à cacher ma vraie personnalité. Elle savait depuis notre première rencontre que je voulais aller en Asie. De préférence en Chine, mais prêt à saisir n’importe quelle autre opportunité. Je fus à deux doigts d’avoir un travail au Vietnam. Emma eu peur de l’Asie et me quitta une première fois.
Le plan de Saigon périclita. Après deux mois de célibat, Emma se persuada qu’elle voulait vivre avec moi, où que soit notre vie commune. Moi, je m’intéressais de plus en plus à Nankin. Son histoire, sa situation géographique et sa culture actuelle me paraissaient idéales pour entrer dans le monde chinois. Emma et moi prîmes des cours de chinois avec une femme d’une beauté extraordinaire. Ces cours me fascinaient tandis qu’ils remplissaient Emma d’inquiétude. Mes fées veillaient au grain, sans que je le susse, elles me feraient découvrir Nankin coûte que coûte. Emma tomba sur un poste à Canton qui lui tendait les bras. Elle postula mais ne fut pas retenue. Moi, je ne cherchais pas de travail, pour deux raisons. D’abord, il était convenu que je suivrais Emma où qu’elle aille en Asie, pour qu’elle ne se retrouve pas inactive sur ce continent qui ne lui disait rien de bon. Ensuite, je savais que personne ne voudrait de moi à distance, qu’il fallait que je me déplace et que je défonce quelques portes. J’étais déterminé à partir à l’aventure et à vivre d’expédient, à m’accrocher à l’Asie comme d’autres s’accrochent à un secteur d’activité. Nous regardions des reportages sur la Chine et Emma me disait : « Mon Dieu ! Mais qu’est-ce qu’on va faire là-bas, Guillaume ? » Nous tombions parfois sur une émission intitulée Disgusting Illnesses, qui se complaisait à nous montrer les atroces maladies qu’avaient contracté des touristes occidentaux dans les pays d’Asie.


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