Présentation

Samedi 24 juin 2006

Au lac, les cris qui percent le silence ont l’air naturel, animal. Ce ne sont pas des hommes qui imitent des animaux, mais, comme dans d’autres activités chinoises, l’homme qui laisse l’animalité prendre possession d’une partie de son corps. Le Philosophe dirait qu’un devenir animal s’investit dans la voix des nageurs.

Mais les animaux, c’est une question que je me pose, crient-ils par plaisir ? Sans doute. Pourtant, les hurlements du lac sont humains.

Les animaux crient-ils quand ils copulent ? Sauf erreur, non. Ils baisent en silence et rapidement. Quand les femmes crient, dans votre lit, ce n’est donc pas animal, ça doit être étudié, le fruit d’une vieille pratique. Il faudrait voir si Confucius n’a pas recommandé quelque chose à ce propos.

Par Guillaume - Publié dans : Eaux
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Samedi 24 juin 2006

Normalement, il est interdit d’acheter des euros avec des yuans. Les devises entrent, mais ne sortent pas, ne me demandez pas pourquoi. Je suis comme vous, ça me paraît incroyable dans un contexte de libéralisation mondiale des échanges. 

Malgré cette interdiction, on m’a parlé d’un marché noir, alors je vais à la Bank of China. Souvent, c’est au centre du pouvoir que les truands sont le plus confortables pour faire des affaires. Un homme me voit entrer et me dit « rhello ». Il s’approche, il porte une sacoche de mec viril et un gros collier en or. Il transpire le bandit de tout son être. Moi, si j’étais mafieux, il me semble que j’essaierais de ressembler à un prof de français. D’un autre côté, quand j’étais à l’école, je pensais qu’un prof ferait mieux de ressembler à tout autre chose qu’à un prof.

Je lui dis que je veux acheter pour dix mille yuans d’euros. Je ne sais plus comment on dit euro, alors je dis « argent de France et d’Allemagne ». C’est possible, dit-il. Il sort sa calculatrice et me montre combien il peut me donner d’euros. Comme je n’ai pas regardé l’actualité des taux de change, j’acquiesce en sachant qu’il y a une probabilité pour que je me fasse entuber. De toute façon, je n’ai pas le choix et cet homme n’a pas l’air de donner prise au marchandage.

Il me fait signe de m’asseoir, va chercher un ticket et passe devant tout le monde à un des guichets, en me faisant signe de le rejoindre. A la banque, il faut le savoir, les mafieux sont chez eux, ils ont tous les droits. Au guichet, je donne mon argent à l’employée, qui le compte et le place sur le compte de mon mafieux, tandis que le mafieux retire de son compte personnel la somme en euros qu’il m’a indiqué sur la calculette. En effet, si on pose des devises etrangeres sur un compte, on peut les retirer telles quelles. L’opération est donc d’une simplicité enfantine. Pendant que l’argent circulait, je regardais le poing du mafieux. Une cicatrice le rendait effrayant. Il avait dû en donner des coups, ce petit teigneux. Je regardais la rose rouge tatouée sur son avant-bras, une belle rose piquante et menaçante. Sans doute un symbole d’appartenance clanique. Certainement que je n’avais pas envie de boire un verre avec lui. Il ne me le proposa pas. Il me donna mon flouze, et nous nous saluâmes en bons termes.

Le lendemain, j’appris que la commission que j’ai laissée au mafieux était plus qu’avantageuse pour moi, qu’une banque aurait pris beaucoup plus, si l’opération avait eté seulement autorisée. 

Par Guillaume - Publié dans : Sagesse et argent
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Vendredi 23 juin 2006

Il arrive que les pamphlets fassent du bien. En général, même si des auteurs obscurs profitent de la renommée d’une « star » pour attirer des lecteurs en tapant sur ladite star, l’usage de la critique frontale par des livres coups de poing est sain. Il est important de dénoncer les imposteurs. Le cinéma le fait beaucoup en politique, surtout à l’étranger (Michael Moore avec G.W. Bush, Nanni Moretti avec Berlusconi), mais il est bon que les intellectuels le fassent avec les penseurs.

Quand un homme prend un ascendant sur ses contemporains, et que cet ascendant est néfaste, il faut quelques contemporains pour le dire, pour montrer les faiblesses cachées de celui qui prend des allures de Prince. Des gens comme Bernard-Henri Lévy, il est d’utilité publique de dénoncer continuellement leur nullité (d’autant plus quand, comme c’est mon cas, on partage beaucoup de ses opinions politiques), car confondre la prose de BHL avec la philosophie, ça entache durablement l’image de la philosophie. Même chose pour des philosophes à la mode comme Michel Onfray. Comme lui, je suis pour la jouissance et contre la culpabilité, mais je ne peux supporter son ton donneur de leçons, et je suis accablé par l’inanité de ses raisonnements. Penser que, comme le dit son éditeur, c’est le « philosophe le plus lu de France », ça donne des motifs de désespoir. Des pamphlets, des pamphlets ! J’ai même lu et apprécié des pamphlets contre des penseurs que j’aime. Cela m’a irrité sur le coup mais j’ai aimé être secoué et ces livres m’ont fait réfléchir (L’éclat de l’être de Badiou, sur Deleuze.)

Or, j’ai déjà dit le mal que je pensais des livres de François Jullien, dans un article du 3 septembre 2005. (J’en pense aussi du bien, remarquez, et je continue d’en recommander la lecture, à condition de ne pas lire que cela.) Je demandais aux lecteurs du blog de m’aider car j’avais l’impression d’être seul au monde. L’impression de n’entendre que du bien de lui, alors qu’il y avait des défauts fondamentaux au centre de ses écrits, quelque chose de malhonnête qui me turlupinait. Certains lecteurs ont participé, parfois pour me soutenir, parfois pour me critiquer, une fois pour m’insulter et même une fois pour m'offrir une tarte au citron. Puis, presque un an plus tard, j’ai trouvé par hasard ce livre, Contre François Jullien (2006, Allia éd., 6,10€) qui m’a donné une sensation de chaleur humaine : enfin quelqu’un qui s’insurge. Je fus encore plus attiré par le bouquin quand je vis que l’auteur en était Jean François Billeter, c’est-à-dire le sinologue qui m’a le plus impressionné – dans un livre sur Zhuang Zi – par sa compétence linguistique, sa rigueur et son honnêteté intellectuelles, sa clarté de style, sa concision, sa générosité.

Dans Contre François Jullien, il dévoile quelques « mythes », sur lesquels est fondée l’œuvre du philosophe, et en premier lieu celui de « l’altérité de la Chine ». Pour Jullien, comme pour d’autres avant lui, la Chine est l’Autre absolu, l’image inversée de l’Occident. Billeter tente d’aller à la source de ce mythe, autant chez les auteurs européens que les Chinois eux-mêmes. Il montre que leur soi-disant altérité, loin d’être le résultat du travail génial d'esprits désintéressés, vient d’une construction patiente des commis de l’Etat qui cherchaient à imposer le despotisme du régime impérial. Billeter se fonde d’ailleurs sur des chercheurs chinois contemporains pour avancer ses idées.

Je passe sur les détails, je ne tiens pas à faire un résumé ni un compte rendu. Qu’on me laisse dire simplement qu’après le chapitre intitulé Chine, à la fin duquel il déplore que Jullien donne l’impression aux lecteurs que la pensée chinoise soit extrêmement difficile et lointaine, Billeter s’attache à critiquer directement la méthode philosophique de Jullien, (chapitre appelé Philosophie) basée sur l’illusion d’un déplacement de point de vue, extérieur à la pensée occidentale. Puis il prend un exemple spécifique (chapitre Immanence) pour signaler le danger de refuser toute attitude critique et toute contextualisation historique des notions utilisées par Jullien. Il termine en montrant d’autres solutions possibles de lectures et de traductions des grands classiques chinois (chapitre Il faut choisir).

Le tout est enlevé sur quatre-vingt petites pages qui se lisent en une heure ou deux. Franchement, pour ce prix-là, pour le peu de temps et d’effort que cette lecture nécessite, ce serait un crime de ne pas profiter de l’occasion pour s’informer de quelques questions actuelles de la recherche sur la Chine, pour s’offrir des réflexions originales sur la Chine contemporaine et ancienne, et enfin pour se donner quelques éléments de réflexion sur notre propre langue et notre propre pensée.

 

 

 

Par Guillaume - Publié dans : Livres
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires - Recommander
Vendredi 23 juin 2006
 Le métier d’enseignant n’est pas forcément le plus beau ni le plus difficile mais, en Chine, il est certainement l’un des plus gratifiants. Les jeunes Chinois ont une tendresse pour vous, une attention, une patience même, voire une indulgence qui, lorsqu’elles s’expriment massivement, comme à la fin de l’année, vous désarment et vous charment.

Tous les professeurs, en Chine, ont l’habitude de recevoir des cadeaux. Les dons et contre dons sont une pratique courante qui ne signifie pas plus ici que dans tous les pays où le Potlatch existe. Mais mes étudiants sont allés plus loin en me donnant ce qui me touche le plus : de l’écriture. Une classe a rempli un carnet de paroles sincères et émouvantes, des étudiants m’ont apporté, à côté de cadeaux provenant de leur région d’origine, des lettres, des cartes, des poèmes. A la fin du dernier cours, une étudiante de grand talent est venue m'offrir un cadeau enveloppé en papillote. Elle m'a fait promettre de ne pas l'ouvrir devant elle. J'ai donc attendu d'être dans le bus ; c'était une fiction, une nouvelle inspirée en partie de l’image que l'étudiante timide se fait de moi. Dans son imagination, ou du moins dans sa nouvelle, je suis un homme admirable, c’en est vertigineux. Une histoire d'amour contrarié entre une jeune Chinoise et un voyageur occidental à moitié cynique.

Dans les paroles de beaucoup de mes étudiants, j’en viendrais à croire que je suis un être bon.

Il est temps que l’année s’arrête et que je m’en aille car sous mes dehors de sévère instituteur de la troisième République, sourcilleux et anguleux, je cache évidemment un cœur d’artichaut que mes étudiants ont pris soin de faire grossir.

Par Guillaume - Publié dans : Etudiants / Profs
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Jeudi 22 juin 2006
Au moment où le blog s’éteint, il est bon de parler de l’extinction de son auteur aussi. Parfois, les commentaires m’ont donné envie de dire : « Cessez de vous adresser à moi comme si j’étais l’auteur de ces lignes. Cessez de penser que vous savez qui est l’auteur et cessez de vous intéresser à l’auteur. Prenez ces lignes pour ce qu’elles sont : des textes. » Souvent, je me suis fait la réflexion que les gens oublient de lire le texte et passent directement à un jugement, parfois d’ordre moral, qui se fait sur le mode de la conversation.

« La mort de l’auteur », c’est une des intuitions très fortes de Roland Barthes. C’est justement en tant qu’auteur (auteur d’un blog, auteur de cours, auteur de conférences et de textes en tous genres) que je m’intéresse à cette théorie, qui n’en est pas vraiment une. La mort de l’auteur, c’est davantage un programme qu’une prédiction. Le programme d’une pratique de la littérature où le lecteur est aussi actif et créatif que l’auteur. Une vision de l’art où l’on entre dans un rapport intime avec un texte sans se préoccuper de l’auteur car ce qui compte, c’est la rencontre et la production qu’elle génère. C’est une formule à l’emporte-pièce, le genre de formules à la mode dans les années soixante (à la suite de la « mort de Dieu » prophétisée par Nietzsche, Foucault avait lancé l’idée de la « mort de l’homme », etc.) mais qui touche quelque chose de vrai : quand on écrit, c’est en tant que lecteur qu’on le fait, et on n’est pas vraiment maître de ce qui se passe. On n’est pas non plus propriétaire.

En tout cas, chaque fois que j’entends ou lis des commentaires qui expriment leur accord ou leur désaccord avec moi, je pense : il n’y a pas lieu d’être en accord ou en désaccord avec moi car je n’ai rien à voir avec ce qui est écrit.

Par Guillaume - Publié dans : Blog
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés