Il arrive que les pamphlets fassent du bien. En général, même si des auteurs obscurs profitent de la renommée d’une « star » pour attirer des lecteurs en tapant sur ladite star, l’usage de la critique frontale par des livres coups de poing est sain. Il est important de dénoncer les imposteurs. Le cinéma le fait beaucoup en politique, surtout à l’étranger (Michael Moore avec G.W. Bush, Nanni Moretti avec Berlusconi), mais il est bon que les intellectuels le fassent avec les penseurs.
Quand un homme prend un ascendant sur ses contemporains, et que cet ascendant est néfaste, il faut quelques contemporains pour le dire, pour montrer les faiblesses cachées de celui qui prend des allures de Prince. Des gens comme Bernard-Henri Lévy, il est d’utilité publique de dénoncer continuellement leur nullité (d’autant plus quand, comme c’est mon cas, on partage beaucoup de ses opinions politiques), car confondre la prose de BHL avec la philosophie, ça entache durablement l’image de la philosophie. Même chose pour des philosophes à la mode comme Michel Onfray. Comme lui, je suis pour la jouissance et contre la culpabilité, mais je ne peux supporter son ton donneur de leçons, et je suis accablé par l’inanité de ses raisonnements. Penser que, comme le dit son éditeur, c’est le « philosophe le plus lu de France », ça donne des motifs de désespoir. Des pamphlets, des pamphlets ! J’ai même lu et apprécié des pamphlets contre des penseurs que j’aime. Cela m’a irrité sur le coup mais j’ai aimé être secoué et ces livres m’ont fait réfléchir (L’éclat de l’être de Badiou, sur Deleuze.)
Or, j’ai déjà dit le mal que je pensais des livres de François Jullien, dans un article du 3 septembre 2005. (J’en pense aussi du bien, remarquez, et je continue d’en recommander la lecture, à condition de ne pas lire que cela.) Je demandais aux lecteurs du blog de m’aider car j’avais l’impression d’être seul au monde. L’impression de n’entendre que du bien de lui, alors qu’il y avait des défauts fondamentaux au centre de ses écrits, quelque chose de malhonnête qui me turlupinait. Certains lecteurs ont participé, parfois pour me soutenir, parfois pour me critiquer, une fois pour m’insulter et même une fois pour m'offrir une tarte au citron. Puis, presque un an plus tard, j’ai trouvé par hasard ce livre, Contre François Jullien (2006, Allia éd., 6,10€) qui m’a donné une sensation de chaleur humaine : enfin quelqu’un qui s’insurge. Je fus encore plus attiré par le bouquin quand je vis que l’auteur en était Jean François Billeter, c’est-à-dire le sinologue qui m’a le plus impressionné – dans un livre sur Zhuang Zi – par sa compétence linguistique, sa rigueur et son honnêteté intellectuelles, sa clarté de style, sa concision, sa générosité.
Dans Contre François Jullien, il dévoile quelques « mythes », sur lesquels est fondée l’œuvre du philosophe, et en premier lieu celui de « l’altérité de la Chine ». Pour Jullien, comme pour d’autres avant lui, la Chine est l’Autre absolu, l’image inversée de l’Occident. Billeter tente d’aller à la source de ce mythe, autant chez les auteurs européens que les Chinois eux-mêmes. Il montre que leur soi-disant altérité, loin d’être le résultat du travail génial d'esprits désintéressés, vient d’une construction patiente des commis de l’Etat qui cherchaient à imposer le despotisme du régime impérial. Billeter se fonde d’ailleurs sur des chercheurs chinois contemporains pour avancer ses idées.
Je passe sur les détails, je ne tiens pas à faire un résumé ni un compte rendu. Qu’on me laisse dire simplement qu’après le chapitre intitulé Chine, à la fin duquel il déplore que Jullien donne l’impression aux lecteurs que la pensée chinoise soit extrêmement difficile et lointaine, Billeter s’attache à critiquer directement la méthode philosophique de Jullien, (chapitre appelé Philosophie) basée sur l’illusion d’un déplacement de point de vue, extérieur à la pensée occidentale. Puis il prend un exemple spécifique (chapitre Immanence) pour signaler le danger de refuser toute attitude critique et toute contextualisation historique des notions utilisées par Jullien. Il termine en montrant d’autres solutions possibles de lectures et de traductions des grands classiques chinois (chapitre Il faut choisir).
Le tout est enlevé sur quatre-vingt petites pages qui se lisent en une heure ou deux. Franchement, pour ce prix-là, pour le peu de temps et d’effort que cette lecture nécessite, ce serait un crime de ne pas profiter de l’occasion pour s’informer de quelques questions actuelles de la recherche sur la Chine, pour s’offrir des réflexions originales sur la Chine contemporaine et ancienne, et enfin pour se donner quelques éléments de réflexion sur notre propre langue et notre propre pensée.
Quand quelqu'un dit : "mon experience (que je pense etre largement plus riche qu\\\'un Billeter ou un Jullien) et ma demarche scientifique devraient me dire que de nous tous, c\\\'est moi qui me tromperais le moins", je me dis que d'eux tous c'est lui dont je vais le plus me méfier, et c'est lui qui parle de la façon la moins scientifique. Car s'il suffisait de dire "voilà mon expérience, voilà mon parcours, mes paroles sont donc plus vraies", la recherche de la vérité serait en mauvaise posture, et il n'y aurait jamais eu de progrès scientifique, ni en Occident ni en Chine.
Sur le contenu, maintenant. Il ne faut pas trop rester dans le vague, à mon avis. Concrètement, en quoi sommes-nous "marqués" par ces traditions "gréco-romaines et judéo-chrétiennes" (ça fait beaucoup d'héritage, dites-moi, si l'on ajoute à cela les traditions déjà existantes chez les peuples indigènes européens.) ? Concrètement, qu'est-ce qui nous oppose, ou nous est si extérieur ? Prenez n'importe quelle chose qui vous paraisse très spécifique des Chinois, et examinez si cela est parfaitement inconnu, voire impossible à concevoir en Occident. Si vous trouvez, dites-le, je n'ai encore jamais trouvé. Même chose en sens inverse, une chose occidentale qui ne pourrait être ni comprise ni adoptée par un Chinois.
Les différences culturelles sont réelles, mais elles ne sont pas aussi susbstantielles que Jullien veut le faire croire. Jullien dit beaucoup de choses intéressantes dans son livre, mais ses intuitions fondamentales sont erronées. Il caricature toujours l'une des deux civilisations dont il parle pour pouvoir mettre en valeur une différence. Cette caricature n'est pas honnête, sauf si l'on avoue (ce qu'il fait du reste volontiers) que le but recherché n'est pas d'expliquer la Chine mais de faire réfléchir sur l'Europe.
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