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En Europe, les murs sont toujours vus comme une violence, une séparation. A Berlin, à Jérusalem, un mur est même motif de honte, un symbole d’incommunicabilité. En Chine, le mur est hautement poétique. La Grande Muraille est avant tout un projet de doux rêveur, avant de prétendre à une quelconque utilité militaire ou commerciale. Il s’agissait de construire un immense symbole de la Chine, une interminable vitrine de ce dont les Chinois étaient capables, comme d’autres érigent des Tour Eiffel ou des pagodes dorées ; et ce que les Chinois ont voulu montrer d’eux, c’est un mur, un beau et long mur, un mur que l’on peut longer et dans lequel on peut loger.
J’ai écrit, il y a quelques années, une nouvelle, dans laquelle un personnage évoluait dans les murs d’un musée d’art contemporain. Il finissait par y vivre et par traverser l’ensemble du musée sans en sortir. Je ne savais pas que je vivrais en Chine, à l’époque. Je ne savais pas que les Chinois avaient dépassé, dans la réalité, mon imagination.
Les murs sont protecteurs, ici, paternels. A l’entrée d’un temple ou d’une maison, quand vous ouvrez la porte, c'est la première chose qui vous accueille, parfois décoré, qui protège la maison des mauvais esprits. Ici, avant de séparer, le mur enveloppe, il soutient. Il est lieu de promenade pour le visiteur qui le contemple, qui contemple les dragons dessinés dessus, il est lieu de création, cimaise. Il est créateur d’espace ; dans un jardin, le mur conduit le promeneur dans un dédale, propose des voies sans issue, laisse imaginer qu’il y a toute sorte de choses derrière alors qu’il n’y a rien que le lieu que l’on vient de quitter.
(Dans les villes qui ont gardé leurs remparts, comme Nankin, on sent bien qu'ils ont été construits pour créer un sentiment esthétique, un phénomène d’inclusion infinie, (des murs qui entourent des murs (qui entourent des murs))). Et tout au milieu, l’individu qui avance masqué. Qui ne perd pas la face et ne la fait pas perdre. Car le visage est moins une "façade libre" qu'un mur porteur.
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