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  • : Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
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11 octobre 2005 2 11 /10 /octobre /2005 00:00

Au début de la journée, il était silencieux, en retrait. Il n’est pas du matin, c’est ce que je me suis dit. A la montagne, il a commencé à desserrer les dents. Il partage le sort de bien des écrivains, qui, dans les rencontres et les festivals, sont jaugés du coin de l’œil par une audience grognonne. Les gens voient qu’ils ne parlent pas beaucoup, ils ne leur adressent pas la parole et se disent : « Quel arrogance ! » Moi, d’un naturel assez bavard, j’avais la chance d’avoir quelque chose à lui dire. Je tenais à lui témoigner de mon admiration pour L’enfant éternel, son premier roman (voir l’article sur ce blog L’enfant et la pluie). Allez savoir, il pouvait aussi le prendre mal, étant donné que son dernier roman était sorti l’année dernière. Il pouvait en avoir marre qu’on lui parle toujours d’un livre paru il y a plus de cinq ans. C’est ainsi, il a écrit, pour son premier roman, un livre extraordinaire qui lui sera très difficile d’égaler. Il semble que toute sa vie, et même son avenir, y soit contenue. Il y a des livres, comme ça, qui vous épuise un homme de fond en comble, comme un vertigineux coup de pompe. (C’est le cas du Voyage au bout de la nuit, de Céline, mais aussi des Vies minuscules, de Pierre Michon. Ces livres n’empêchent pas leur auteur d’écrire de très belles choses par la suite, mais elles sont secondaires, elles ne brillent qu’à la lumière dudit chef d'oeuvre. D’ailleurs, Michon disait l’autre jour, à la radio, qu’il pourrait très bien arrêter d’écrire, l’ennui est qu’il ne savait pas ce qu’il ferait à la place.)

Forest m’a parlé de l’Angleterre, de l’Irlande (qu’il préfère à l’Angleterre, semble-t-il), de Dublin, de Joyce. Il a surtout répondu sagement à mes questions car, moi, quand je fais la conversation, je suis un tyran, je harcèle, je tiraille, j’accule et je provoque. Il est rare que je sorte d’un entretien sans une belle matière humaine à méditer pendant quelques jours. Forest, (quel nom! rien que cela donne envie de lire ses livres) a suivi le groupe d’auteurs dans la montagne. Il n’a pas eu le courage de monter toutes les marches du Mausolée de Sun Yatsen. Il n’y a que Bi Feiyu qui a couru tout en haut pour aller chercher d’autres écrivains qu’on croyait perdus, et moi qui les ai montées quatre à quatre pour chercher Bi Feiyu. Je n’ai trouvé personne au sommet, j’ai descendu les marches six à six.

C’était une journée splendide. Il faisait encore chaud, c’était « le tigre de l’automne », comme disent les Chinois. « L’été indien », comme dit Joe Dassin. Dans la rue, à la faveur d’un joli fessier débouchant devant nous, j’ai demandé à Forest ce qu’il pensait des Japonaises. Il m’a dit n’être pas très porté sur l’exotisme, en la matière, mais qu’au Japon, l’on dit fréquemment que les Japonaises sont moins belles que les Chinoises, moins fines. (Si même les Japonaises le disent, comment veut-on que nous, pauvres Blancs, nous ne succombions pas ?)

Sur l’estrade, pendant qu’il lisait l’extrait d’un livre de Bi Feiyu, la jolie photographe, à côté de moi, s’endormait sur ses jambes pliées. Puis il évoqua les femmes, leur importance dans les romans, le fait qu’elles sont, au fond, le sujet de tous les romans. Il dirait sans doute autre chose à un autre interlocuteur. En tout cas, cela fit rire les Chinois, dans la salle. Bi Feiyu prit la balle au bond et parla de son amour des femmes. Rire général. Ma photographe releva la tête et se mit debout sur un tabouret, non pour prendre des photos mais pour être regardée. Elle ne pouvait rester à l’écart du moment où la femme était au centre de l’attention.

Après le dialogue, une de mes étudiantes posa une question à Forest. Il répondit qu’il ne voulait pas parler de sa vie privée et composa une belle phrase théorique sur l’art du roman. Le lendemain, l’étudiante m’a envoyé un email pour me dire que sa question avait été mal traduite, qu’elle n’avait pas voulu poser de question indiscrète, que lorsqu’elle a entendu ce que sa question était devenue en français, elle s’est sentie très mal, et que « ça ne sert à rien de justifier les choses, mais il n’empêche que le regret ne veut pas quitter mon cœur. »  

Sur ces entrefaites, j’ai complètement oublié de lui demander s’il avait un lien de famille avec Denis Forest, un de mes professeurs de philosophie quand j’étais étudiant à Lyon3.

 

 

 

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