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Hong-Kong & Macao

Mercredi 1 février 2006

Quand on dit Hong Kong, le voyageur mal réveillé pense automatiquement "grande ville", "New York chinois", "tours immenses", "centre financier", et il n'a pas tort. Les Chinois du continent pensent automatiquement "shopping", "marchés de nuit", "marques de luxe". Ils n'ont pas tort non plus. (L'idée qu'on puisse aller à Hong Kong pour se promener sans rien acheter ne leur traverse pas l'esprit et le fait que vous ayez cette intention vous rend suspect d'abriter je ne sais quelle perversion.)

Pourtant, quand on dit Hong Kong, on devrait aussi penser aux plages, à la végétation luxuriante, à tous les paysages montagneux dans lesquels je me promène sans me lasser depuis une semaine. Hier, pour ne parler que d'hier, je me suis baigné deux fois dans la mer, une fois sur un plage bien fréquentée, une autre fois dans une crique où j'étais seul. Je n'avais plus qu'à prendre un Ferry pour me retrouver, moins d'une heure plus tard, dans la ville la plus moderne de Chine.

J'ai toujours eu ce fantasme, dans les villes, de pouvoir en quelques minutes, derrière cette colline, au-delà de cette rivière, me retrouver dans la plus inculte des cambrousses. Je cherchais des chemins de randonnée à l'ouest de Lyon et je plantais ma tente dans les Monts du Lyonnais ; nous traversions le Neckar à Heidelberg, avec Benoit, pour monter le Philosophenweg ; je remontais le cours de la Liffey, à Dublin, pour tenter de m'y baigner à hauteur de Strawberry Beds. J'aime les villes pour ce qu'elles offrent de nature autour d'elles. Hong Kong, pour cela, est un enchantement. 

Par Guillaume
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Jeudi 2 février 2006

Hong Kong est sans doute la ville où l'on se déplace de la manière la plus variée. On peut, ou on doit, traverser le territoire à pied, à vélo, en bateau, en bus, en voiture, en tramways, en métro, en funiculaire et en escalier roulant extérieur. J'en oublie certainement, comme l'hélicoptère et la charrette à bras.

Surtout, les piétons développe une multiplicité de stratégies pour s'orienter. Très vite, les trottoirs sont insuffisants et peu pratiques. Il faut emprunter des passerelles qui vont de tours en tours, et le piéton survole la ville en jouant avec toutes les intersections, les embranchements, les circulations alternées. Il se trouve plus haut ou plus bas qu'il ne l'imaginait ; il s'égare bien souvent dans ce qui est pour lui un labyrinthe, c'est un régal pour le voyageur géographe.

Les réseaux de communications s'organisent par étages et ne communiquent  presque pas, si bien que je peux dire : Hong Kong est une ville pour piétons. Je veux dire pour des humains qui utilisent différentes machines quand bon leur semble, sans jamais oublier qu'ils ont des pieds. En cela, elle diffère des villes qui sont avant tout faites pour les automobilistes, les piétons devant trouver leurs espaces sur les terrains laissés vacants par les quatre roues. Ici, les voitures semblent n'avoir qu'une fonction de représentation sociale et symbolique : on montre qu'on est riche en collant sa Ferrari dans les embouteillages. La rue est le lieu de la lenteur et du m'as-tu-vu, celui de l'immobilité grandiose ; sur la surface de la terre, on avance à pas comptés, comme les chevaux d'un carrousel. Si l'on veut aller quelque part, on doit quitter cette surface pour en trouver une autre ; la mobilité et les déplacements se font dans les airs, sur la mer et sous la terre.   

Par Guillaume
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Vendredi 3 février 2006

Je marchais au hasard sur les chemin de Lantau. Les montagnes m'appellent toujours de leurs voix sourdes. Le moindre monticule demande que je monte à son sommet. Je me suis allongé sur un rocher, sans dormir, en essayant de comprendre quel temps il faisait. Ni chaud ni froid, ni humide ni sec, je redescendais et me retrouvais dans une palmeraie, ou une bananeraie, Dieu sait. Je m'y sentais hors du monde.

Je revis les routes étroites du village, sur lesquelles deux vélos peuvent à peine se croiser, et profitais des jolis petits jardins que les Chinois cultivent, pleins de légumes verts dégageant une odeur soporifique. Le temps couvert était lourd, il pesait sur les épaules et donnait envie de dormir. Dans un jardin, des poupées d'enfants étaient pendues sur des fils pour jouer aux épouvantails. Mais c'était des épouvantails gentils car ils avaient une pancarte autour du cou où il était écrit : "Welcome to our thatch." Ce jardin était surmonté d'un réseau de fils, d'où pendaient des disques compacts par groupes de deux ou trois. J'imaginais qu'il y avait là des significations magiques, une histoire d'énergie qui passait de la terre vers les disques, ou du ciel vers la terre, ou que les disques protégeaient le jardin contres des mauvais esprits venant du ciel ou de la route, ou que les fils formaient un dessin complexe qui avait des pouvoirs spéciaux. Enfin, le tout faisait penser très fort aux installations d'art plus ou moins brut que des commissaires d'expositions d'art contemporain (du genre d'Harald Szeeman) vont dénicher chez des allumés américains ou des européens fous à lier.

J'ai essayé de dessiner ce jardin mais mon attention fut happée par une belle femme qui retournait la terre, non loin. Elle parlait à une amie qui arrachait des mauvaises herbes. Le son du cantonnais est d'une beauté étourdissante. Ses phrases se terminaient par des notes tenues et "remontantes", comme les toits de l'architecture traditionnelle chinoise. Leur conversation était ponctuée de notes allongées à différentes hauteurs, comme si elles berçaient un enfant tout en parlant chiffon, cela me troublait. Je regardais ma jardinière d'un air absent. Je repartis avant qu'elle ne me prenne pour un zombi. Sur la route, des ouvriers travaillaient sur un chantier de peinture. Une très jolie fille faisait partie des ouvriers. Je les regardais travailler depuis un pont. De la musique sortait d'une école, des chansons de karaoké. Les enfants chantaient faux, très faux et très fort, mais ça ne dérangeait pas l'ouvrière, dont le visage était imperturbable. J'aurais donné tout Mozart et tout Weber pour savoir ce qui se passait derrière ce visage de pierre et d'huile. Avait-elle déjà fait le tour des vanités de l'apparence hong kongaise, les joailleries, les Ferrari, et décidé de se retirer dans une vie manuelle au rythme lent ?

Je regardais les montagnes, elles étaient hautes. Y accéderais-je ? Je rentrai me coucher, sous les applaudissements des enfants de l'école.

Par Guillaume
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Mardi 7 février 2006

Ce fut un vrai plaisir d’emprunter un funiculaire pour gravir la colline la plus célèbre de Hong Kong. C’est le funiculaire le plus pentu, paraît-il, du monde. Il vous tire à la verticale. Vous voyez défiler le monde extérieur, qui se trouve tout distordu. Vous êtes conscient d’être penché en arrière, donc votre cerveau compense, si je puis dire, l’angle de vision, afin de rendre la réalité perçue comme vraisemblable. Vous vous attendez à voir une tour apparaître selon un certain angle, calculé par votre cerveau, et vous la voyez différemment, elle vous paraît inclinée à vingt ou trente degrés. Le monde est soudain très drôle, vu du funiculaire. Au naturel, déjà, il ne manque pas de me faire pouffer et ricaner, mais là, depuis le funiculaire, il perd toute contenance, il devient parfaitement absurde et les hommes qui l’ont aménagé font l’effet d’avoir perdu tout sens commun. On sort de là hilare, essuyant des larmes de rire cognitif, devant tant d’irrationalité. C’est là un des signes de la supériorité de l’homme sur toutes les autres espèces : non seulement il est rationnel, mais il peut, grâce à cela même, être irrationnel et alors il devient drôle (ou tragique, c’est selon.)

Au sommet, les Chinois se font photographier devant la belle vue. La vue est simple : les tours de l’île de Hong Kong, la mer et la baie de Kowloon. Des professionnels de la photo attendent les touristes pour les immortaliser. Leur appareil possède cette particularité d’effacer la grisaille sur le cliché. Pour ma part, comme je ne suis ni photographe, ni rédacteur de guide touristique, ni employé d’un office du tourisme, je prends la liberté de noter le nuage de pollution qui étreint les cent tours. Heureusement, et comme par magie, le spectacle se purifie à la nuit tombée. Le noir s’installe et les tours s’allument, c’est alors, comme dit Marc, un feu d’artifice lent et permanent. 

 

 

Par Guillaume
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Mercredi 8 février 2006

Depuis le Peak Victoria, j’ai voulu descendre à pied au centre ville. J’essayais tous les chemins et aucun ne me conduisit où je voulais. Sur la route qui descendait, les voitures de luxe ne m’évitaient qu’avec peine ; des chemins partaient dans les bois, je les prenais et j’étais au milieu d’une verdure sauvage. Une clôture me barrait le chemin ; invariablement, les chemins m’interdisaient l’accès aux demeures immenses qui habillent la montagne. Une fois, une porte grillagée me séparaient de deux nourrices philippines qui surveillaient quelques enfants américains et chinois. Une autre fois, je pouvais voir une piscine, un salon, une salle à manger. Un piano à queue. On dit des gens qui vivent là qu’ils ont une vie de rêve. De petits égarements qui me ramenaient au sommet.

Un chemin, appelé le Hong Kong Trail, faisait le tour de la montagne. Je marchais beaucoup en dépit d’une douleur au pied droit, à l’endroit que les masseuses désignent comme le point du sommeil. Les vues dégagées sur la mer, sur les tours, sur les bateaux, sur le réservoir au sud de la ville étaient impressionnantes, mais moins impressionnantes que les arbres qui longeaient le chemin. Ils étaient variés, chatoyants, ils donnaient envie d’étudier la botanique. Je fus stupéfait, littéralement, par un gros caoutchouc d’Inde. A première vue, je croyais qu’il s’agissait d’un banian, à cause des racines aériennes, mais un panneau explicatif rectifia mon erreur. Des branches poussent, et sur les branches, d’autres branches prennent naissance et poussent, ou tombent jusqu’au sol, dans lequel elles s’enfoncent pour sucer la sève et devenir racines. C’est dégoûtant ; de partout, des branches racines dégoulinent, se lovent, s’entortillent avec viscosité. Si l’on coupe une de ces racines aériennes, un liquide blanc et collant en sort, c’est la matière première du caoutchouc. Cela offre un spectacle puissant, effrayant ; on sent un être qui pousse de toute part, qui aspire et déglutit la vie tout autour de lui, qui grossit sans ordre, en violant les lois de la botanique. La vision est oppressante après quelques minutes. Une forêt de caoutchoucs d’Inde serait l’équivalent naturel d’un film d’horreur fantastique. Les branches coupées au-dessus du chemin laissent pendre des filaments de glue séchée, donnant l’image étrange d’une pluie tropicale immobile.

                                                               

Je repris ma route pour tenter une dernière fois de descendre à pied du Peak. J’échouai à nouveau. J’achetai des provisions et mangeais, et buvais, en regardant la nuit tomber et les lumières des tours s’allumer.

Par Guillaume
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