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Eaux

Mercredi 10 août 2005

Pour aller à la montagne Pourpre et Or, depuis le centre ville, ce n’est pas difficile. Il faut prendre l’un des deux axes principaux, celui qui traverse Nankin d’est en ouest, c’est-à-dire la portion de route qui s’appelle Zhongshan Donglu. Elle vous amène, sans forcer sur vos pédales, jusqu’aux remparts, la porte Zhongshan. Zhongshan, c’est l’un des noms de celui que nous appelons Docteur Sun Yatsen, qui, pour avoir placé la capitale de la République de Chine à Nankin, en 1911, fait l’objet d’un culte tout particulier ici. Des Zhongshan quelque chose, il y en a à foison. La montagne elle-même, dont le vrai nom est Zi Jin Shan, c’est-à-dire Or Pourpre Montagne, est le plus souvent appelée Zhongshan Li, du nom du Mausolée de Sun Yatsen, le site le plus visité de la montagne.

Un jour d’août 2005, pour soigner un mal de tête dont la cause était un manque d’activité en plein air, je partis, avec un ami, me baigner dans le Lac des nuages pourpres, situé au centre de la Montagne pourpre et or. Cela fait beaucoup de pourpre, me direz-vous, pour un environnement plutôt dominé par le vert. Mimique ne voulut pas pas nous accompagner car ce lac est connu pour être dangereux. Tous les Nankinois disent que chaque année des gens y meurent attirés par des tourbillons. De mon côté, y voir tous ces vénérables membres du troisième âge faire des brasses me paraissait indiquer qu’il s’agissait plutôt là d’une légende urbaine.

Arrivé à la porte Zhongshan, tournez à gauche, longez le rempart tout en pénétrant dans la montagne, continuez tout droit sans vous poser de questions et, juste à côté du site des Tombes Ming, vous trouverez le site du lac. La facilité avec laquelle on y accède a quelque chose de déconcertant. Le lieu est tellement enchanteur qu’on se demande pourquoi on n’y passe pas le plus clair de l’été. Un lac, pas trop sale, derrière lequel s’étagent, dans une légère brume, les moutonnements successifs des monts couverts d’une végétation tropicale. On peut dire, sans avoir peur des mots, que c’est un petit paradis.

Mon ami trouvait que cette expédition manquait de femmes. Sa légitime, ne sachant pas nager, déclina l’offre de nous accompagner. Moi, j’envoyai des invitations, par messages textuels téléphoniques, à deux anciennes étudiantes, dont une seulement, répondit présent. Quand elle arriva, nous étions déjà à l’eau depuis une heure. Je traversais le lac à la nage pour l’accueillir. Au début, elle ne voulut pas nous rejoindre dans l’eau. Parce que c’est dangereux.

« -Tous les ans, les journaux parlent de morts noyés ici. » La preuve, continuait-elle, cet écriteau qui porte la mention « baignade interdite », ajoutant que tous les noyés paieront les conséquences de leurs actes. De plus elle n’avait pas emporté de maillot de bain. Qu’importe, je lui tendis mon t-shirt et un bermuda que je pensais enfiler après la baignade. Elle partit se changer dans la forêt. Avec mes affaires sur le dos, trois fois trop grandes pour elle, elle ressemblait à une amoureuse qui, réfugiée chez son homme, attend que ses vêtements sèchent en portant n’importe quoi, glané dans les placards mal rangés.

« -Tu sais nager ? demandai-je.

-Un peu. »

Très peu, en effet. Elle se glissa vers moi et agrippa mon bras que je lui tendais. Elle ne me lâcha quasiment plus. Je n’avais pas prévu l’effet secondaire du prétendu danger de ce lac. Il favorise les contacts humains et les jeux de mains. Dès qu’elle n’avait plus pied, elle m’enlaçait et m’entourait de ses jambes.

« - Yang Lu ?

- Oui.

- Je sens la présence d’un tourbillon. » Elle se serra contre moi d’un mouvement convulsif.

C’était très doux. Elle savait que je mentais car, au fond, elle y croyait sans y croire, à cette histoire de noyés.

Sur le chemin du retour, que je fis torse nu puisque mon t-shirt avait été mouillé par mademoiselle, se trouve un petit temple, dont le but est de se souvenir. C’est ce que m’a dit mon amie. Se souvenir de quoi, elle ne le savait pas, ce n’était pas écrit sur la porte, c’était simplement un lieu pour se remémorer des trucs. Eh bien c’est là, en l’embrassant, que je me suis remémoré quelques Chinoises qui ne savaient pas embrasser. Rien d’insultant dans ces mots, on peut très bien vivre et être heureux sans embrasser, mais c’est une chose troublante pour un Français.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Guillaume
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Samedi 17 septembre 2005

Photo: www.wikipedia.org

Tous les matins, le bus qui fait la navette entre les deux campus de l’université traverse le Chang Jiang, qu’on appelait autrefois le Yangtsé Kiang, ou, en orthographe moderne, le Yangzi.

Pourquoi le surnomme-t-on le "Fleuve bleu" ? Je l'ignore. Il y règne une grisaille immense. Une eau opaque passe en petits bouillons.
Ce n’est pas un fleuve tranquille, c’est une énormité de la nature, une monstruosité qui effraie les étrangers.
Les bateaux avancent en file indienne, précautionneusement, comme des enfants à  la queue leu leu qui se tiennent par la main, en pleine nuit pour ne pas se perdre. De fait, sur la rive, on ne voit pas l’autre rive, tellement le fleuve est large, et tellement il fait gris.


Sur le célèbre pont, le bus avance entre une haie de lampadaires à quatre lampes au style assez art déco, même s’ils datent des années soixante. Des statues monumentales ponctuent le trajet, des groupes de garçons et de filles en pierre, jeunes, costauds comme des dieux grecs, des livres et des outils à la main, feignent d’avancer dans toutes les directions pour conquérir le monde.


C’est-à-dire que c’était la première fois qu’on enjambait le Yangzi, ça méritait un brin de lyrisme dans la décoration, tout de même.

Tous les matins, les professeurs traversent le fleuve Yangzi, et ils le font avec modestie, sans se rendre compte que c'est un événement. S'ils traversaient le fleuve Amour, ils seraient tous à prendre des photos.

Ils sont pourtant tous au courant que ce pont fut une grande fierté pour les Chinois. Les Russes leur avaient dit que ce n'était pas possible, et c'est la première fois depuis la fin de l'Empire que les Chinois ont réalisé un ouvrage d'art sans aucune aide étrangère.

Chaque semaine je me promets d'y aller à vélo, et, pourquoi pas, d'y traverser le fleuve par bateau.
Chaque semaine je remets à la semaine suivante.

Par Guillaume
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Mercredi 28 septembre 2005

L’île au cœur de la rivière (1)

Mettons que vous vous trouviez au centre ville, un peu n’importe où. Vous prenez la première à l’ouest et vous ne changez plus de direction. Ouest, ouest, ouest. Vous déboucherez sur le fleuve Yangzi. Il ne paraîtra pas très large à vos yeux, disons cinq ou six fois le Rhône (à hauteur de la buvette du pont Wilson, à Lyon) ou quinze fois la Seine au niveau du pont Mirabeau. S’il semble si mince, c’est que la rive que voyez, de l’autre côté, est une île. Jiangxin Dao, « l’île au cœur de la rivière ».

 

Un ferry vous y conduit, vous, votre bicyclette et toute votre compagnie. Moi, j’y étais avec mon ami Serge, car on n’est jamais aussi bien servi que par un bon copain.

Sur le ferry, les filles et les garçons ne se parlent pas, ils sont happés par leurs rêveries.

 

 

 

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Arrivés sur l’île, nous choisissons de longer la côte. La raison qui pousse les Nankinois à visiter l’île, c’est la vigne. On y cueille des grappes, on s’y amuse pendant l’été, on y mange dans des auberges de fortune et on loge pour rien chez l’habitant. Comme nous ne sommes plus en été, malgré la chaleur, les touristes se font rares. La chaleur de septembre, Joe Dassin l’appelle « l’été indien », les Chinois l’appellent « le tigre de l’automne ».

 

 

 

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Nous atteignons vite le nord de l’île, et nous redescendons par la route de la rive ouest. La vue est tout autre. Ce ne sont plus de charmants Ferries qui vont et viennent, mais de gros bateaux de commerce, reliés parfois à l’île par des barques, des remorqueurs, enfin toutes sortes d’objets flottants.

 

 

 

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La route continue dans une débauche de végétation. Entre nous et le fleuve, des arbres ont poussé dans l’eau, ont fait leur chemin dans les airs. Le lieu est très accueillant pour tout ce qui vit. Ainsi, des chèvres se régalent des mauvaises herbes et n’ont pas peur de nous, les étrangers.

 

 

 

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A travers les arbres sortant de l’eau, j’aperçois une barque qui va dans une direction incertaine. Elle ne s’approche pas du bord, elle ne se dirige pas vers un des bateaux. Une fille est debout à une extrémité, un homme courbé à l’autre. Nous les observons un moment, le temps de les perdre de vue dans les branches.

 

 

 

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Nous nous racontons des histoires. Celle qui tient le mieux la distance est celle qui pose que la femme va de bateaux en bateaux pour proposer ses services. En effet, en estimant le nombre de matelots, leur nécessité de rester à bord parfois, le coût de la vie dans une ville comme Nanjing, on peut imaginer qu’une prostituée peut gagner un rondelet pécule en proposant un prix modeste mais en travaillant de longues heures en démarchage.

Par Guillaume
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Jeudi 29 septembre 2005

L’île au cœur de la rivière (2)

Plus nous avançons, plus nous entendons et devinons la vie menée sur tous ces petits mondes isolés que sont les bateaux et les péniches. Des barques couvertes constituent des lieux de vie, des petites maisons flottantes d’un mètre carré.

 

A l’heure où nous passons, peu après midi, ce doit être la sieste. Entre la rive et les gros bateaux, il y a des objets flottants divers, reliés les uns autres par des passerelles. Ils tiennent de la barque, de la péniche et de la plateforme. De là où nous nous tenons, nous voyons un enchevêtrement de briques, de coques, de béton, de bois. Certains abris sont en dur, d’autres faits de bric et de broc. Des habitants jouent aux cartes ou lisent sur ces embarcations de fortune qui constituent le passage obligatoire entre le bord et la terre.

 

 

 

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De loin en loin, des bruits de coups de marteau sur du métal réveillent un ou deux ouvriers du fleuve. Une rapide rêverie m’amène à poser l’hypothèse que les femmes doivent manquer sur cette île. La vie, toute romantique qu’elle paraisse au voyageur, doit être rude pour les jeunes filles qui n’ont de contacts qu’avec des maris bourrus et des bateliers sans finesse. A la première occasion, dis-je à Serge, les filles fuient à Nankin. Les hommes se retrouvent seuls, ici, crois-moi, sans femmes, et ils se bourrent la gueule tous les soirs. 

La route sépare deux espaces malaisés à penser en même temps. D’un côté les bateaux, de l’autre la vigne, les réserves de poissons et d’oiseaux. Des grues, ou je ne sais quoi, rasent des étangs artificiels et s’envolent en bandes quand je m’approche. Deux mondes sans liens entre eux coexistent, le monde rural et le monde quasi naval du fleuve quasi maritime.

On s’arrête et on se dit : nom de Dieu, qu’est-ce qu’un Jean Rolin écrirait s’il voyait un tel endroit ? D’abord il saurait de quels oiseaux il s’agit, et il trouverait le moyen de connaître et de raconter la vie de ces gens sur et autour des bateaux. Il irait interroger ce paysan sur son bassin, et, petit à petit, il nous narrerait les conflits, les histoires syndicales et politiques qui ont façonné le paysage.  

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Serge connaît l’île, pour avoir eu une histoire avec une étudiante aux beaux-arts. Elle avait une chambre chez des paysans et elle venait peindre des vues du Yangzi non loin. Ils passaient des après midi à faire l’amour dans les fourrés, entre fleuve et vignes.

Dans les petites échoppes qui bordent le fleuve, l’alcool blanc est la denrée la mieux représentée. Nous nous regardons. Nous enverrions-nous une bouteille de Baijio, comme ça, en regardant brouter les ânes et en écoutant craquer les grues ? Non, mais nous fumerons quelques cigarettes. Serge dit que la tabagie est au fond ce qu’il partage le mieux avec l’homme chinois.

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Par Guillaume
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Mercredi 5 octobre 2005

L’île au cœur de la rivière (3)

 

Nous quittons les bateaux pour nous enfoncer au cœur de l’île, traversée de rivières. Un pêcheur tantôt s’accroupit, tantôt se lève.

Sur une route centrale, quasiment un boulevard, deux ou trois forgerons, torse nu, donnent de grands coups de marteau sur des morceaux d’acier rouges. Le brasero brûle à côté. Nous arrêtons nos bicyclettes pour les regarder. Ils s’arrêtent un instant, nous regardent à leur tour, sourient et reprennent le travail. C’est l’avantage de ce pays ; comme ils nous fixent du regard autant qu’ils veulent, dans la rue, ils ne sont pas dérangés par l’idée d’être regardés.

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Je descends de vélo et m’approche d’eux pour les prendre en photos. Le chef vient vers moi et me demande comment je m’appelle. Je lui dis mon nom chinois, il répète et s’en retourne à son enclume. Il en sait assez sur moi. Pas tout à fait cependant, il m’adresse la parole à nouveau, mais silencieusement, en traçant des idéogrammes sur le sable. Trop mauvais lecteur, je lui demande de poser la question oralement. Sans surprise, il me demande de quel pays je viens. Cela devient l’information de la journée, hilarante pour toute la population qui nous a déjà rejointe.

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Nous traversons des vignes, des petites rues, nous croisons une population assez jeune qui semble de bonne humeur. Je suis forcé d’admettre que je me suis trompé, les femmes sont non seulement présentes sur l’île, mais on en croise fréquemment de beaux spécimens. Sur l’un des ponts, le voyageur en voit une se laver les cheveux dans l’eau d’une des rivières. Les autres  conduisent des deux roues, font du feu pour le dîner.

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On ne perdrait pas son temps à habiter sur l’Île au cœur de la rivière, pendant une année, à observer et décrire la vie, la vie bariolée de cette humanité un tiers marine, un tiers paysanne, un tiers citadine. D’une petite maison qui borde le fleuve, un mécène fera une résidence d’écrivains où viendront s’essayer les descendants d’André Dhôtel et ceux de Victor Hugo.

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Par Guillaume
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