Pour aller à la montagne Pourpre et Or, depuis le centre ville, ce n’est pas difficile. Il faut prendre l’un des deux axes principaux, celui qui traverse Nankin d’est en ouest, c’est-à-dire la portion de route qui s’appelle Zhongshan Donglu. Elle vous amène, sans forcer sur vos pédales, jusqu’aux remparts, la porte Zhongshan. Zhongshan, c’est l’un des noms de celui que nous appelons Docteur Sun Yatsen, qui, pour avoir placé la capitale de la République de Chine à Nankin, en 1911, fait l’objet d’un culte tout particulier ici. Des Zhongshan quelque chose, il y en a à foison. La montagne elle-même, dont le vrai nom est Zi Jin Shan, c’est-à-dire Or Pourpre Montagne, est le plus souvent appelée Zhongshan Li, du nom du Mausolée de Sun Yatsen, le site le plus visité de la montagne.
Un jour d’août 2005, pour soigner un mal de tête dont la cause était un manque d’activité en plein air, je partis, avec un ami, me baigner dans le Lac des nuages pourpres, situé au centre de la Montagne pourpre et or. Cela fait beaucoup de pourpre, me direz-vous, pour un environnement plutôt dominé par le vert. Mimique ne voulut pas pas nous accompagner car ce lac est connu pour être dangereux. Tous les Nankinois disent que chaque année des gens y meurent attirés par des tourbillons. De mon côté, y voir tous ces vénérables membres du troisième âge faire des brasses me paraissait indiquer qu’il s’agissait plutôt là d’une légende urbaine.
Arrivé à la porte Zhongshan, tournez à gauche, longez le rempart tout en pénétrant dans la montagne, continuez tout droit sans vous poser de questions et, juste à côté du site des Tombes Ming, vous trouverez le site du lac. La facilité avec laquelle on y accède a quelque chose de déconcertant. Le lieu est tellement enchanteur qu’on se demande pourquoi on n’y passe pas le plus clair de l’été. Un lac, pas trop sale, derrière lequel s’étagent, dans une légère brume, les moutonnements successifs des monts couverts d’une végétation tropicale. On peut dire, sans avoir peur des mots, que c’est un petit paradis.
Mon ami trouvait que cette expédition manquait de femmes. Sa légitime, ne sachant pas nager, déclina l’offre de nous accompagner. Moi, j’envoyai des invitations, par messages textuels téléphoniques, à deux anciennes étudiantes, dont une seulement, répondit présent. Quand elle arriva, nous étions déjà à l’eau depuis une heure. Je traversais le lac à la nage pour l’accueillir. Au début, elle ne voulut pas nous rejoindre dans l’eau. Parce que c’est dangereux.
« -Tous les ans, les journaux parlent de morts noyés ici. » La preuve, continuait-elle, cet écriteau qui porte la mention « baignade interdite », ajoutant que tous les noyés paieront les conséquences de leurs actes. De plus elle n’avait pas emporté de maillot de bain. Qu’importe, je lui tendis mon t-shirt et un bermuda que je pensais enfiler après la baignade. Elle partit se changer dans la forêt. Avec mes affaires sur le dos, trois fois trop grandes pour elle, elle ressemblait à une amoureuse qui, réfugiée chez son homme, attend que ses vêtements sèchent en portant n’importe quoi, glané dans les placards mal rangés.
« -Tu sais nager ? demandai-je.
-Un peu. »
Très peu, en effet. Elle se glissa vers moi et agrippa mon bras que je lui tendais. Elle ne me lâcha quasiment plus. Je n’avais pas prévu l’effet secondaire du prétendu danger de ce lac. Il favorise les contacts humains et les jeux de mains. Dès qu’elle n’avait plus pied, elle m’enlaçait et m’entourait de ses jambes.
« - Yang Lu ?
- Oui.
- Je sens la présence d’un tourbillon. » Elle se serra contre moi d’un mouvement convulsif.
C’était très doux. Elle savait que je mentais car, au fond, elle y croyait sans y croire, à cette histoire de noyés.
Sur le chemin du retour, que je fis torse nu puisque mon t-shirt avait été mouillé par mademoiselle, se trouve un petit temple, dont le but est de se souvenir. C’est ce que m’a dit mon amie. Se souvenir de quoi, elle ne le savait pas, ce n’était pas écrit sur la porte, c’était simplement un lieu pour se remémorer des trucs. Eh bien c’est là, en l’embrassant, que je me suis remémoré quelques Chinoises qui ne savaient pas embrasser. Rien d’insultant dans ces mots, on peut très bien vivre et être heureux sans embrasser, mais c’est une chose troublante pour un Français.







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