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Montagnes / Pierre

Vendredi 9 septembre 2005

Un jogging paradisiaque (1)

Mardi 6 septembre 2005, mon ami Serge et moi avons connu le paradis. Nous avions seulement prévu de courir dans un parc. Nous avons choisi le Qingliangshan gongyuan, c’est-à-dire le Jardin du Mont de Fraîcheur.

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 Depuis la porte d’entrée, plusieurs chemins sont proposés, plusieurs collines. Nous empruntâmes des escaliers sur la droite, escaladâmes la colline principale et en fîmes le tour rapidement pour revenir à la porte d’entrée. D’autres chemins nous menaient alors à des temples, des musées, des jardins d’acclimatation.

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Serge faisait toute sorte d’exercices corporels, il était increvable. Moi je prenais des photos pour souffler un peu.

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Au sortir d’un virage, nous croisâmes un groupe de trois femmes et un homme. Deux femmes étaient en blanc, nous pensions qu’elles étaient sur le point de se marier. Je m’en suis voulu de ne pas les prendre en photo. On rate ainsi souvent des occasions de fixer ce qui nous intéresse vraiment.

D’un naturel peu sportif, je tends à m’essouffler rapidement, c’est pourquoi je me force à courir, pour lutter contre l’apathie de mon corps, lui donner de la force, du souffle, de la résistance. C’est donc un émerveillement pour moi de courir et de jouir du paysage, en oubliant que je cours. Mes paysages, ce sont des chantiers, bien sûr, des détails d’architecture baignés de verdure.

 

 

 

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Le paradis, pour moi, c’est un morceau de montagne, quelque part dans le Massif Central, où des ouvriers sympathiques construisent des murs et des cabanes.

 

 

 

 
Par Guillaume
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Dimanche 11 septembre 2005

Un jogging paradisiaque (2)

Il arrive que, lors d’une promenade ou d’un jogging, on aperçoive des petits chemins de terre qui s’enfoncent dans les bois. Il arrive qu’on soit assez en forme, et attiré par des aventures nouvelles, et qu’on les emprunte. Une autre motivation me guidait : j’avais essayé d’uriner dans les toilettes du parc, mais l’odeur était trop forte et les mouches bien trop grosses et nombreuses, je ne pouvais décemment pas sortir mon sexe devant toutes ces pairs d’yeux, appelez cela de la pudeur, de l’inhibition, peu m’importe. Je me soulageai parmi les arbres. Dans cet instant d’immobilité, je perçus une petite musique, au loin. Un son de flûte chinoise, très aigu. Serge l’entendait aussi.

 

 De petits chemins en petits chemins, on tombe sur des axes de communications inconnus qui frôlent la ville, à l’extérieur du parc, et qui, peut-être à cause de cela, sont plus sauvages, presque abandonnés. 

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  Nous marchâmes encore, dans la direction du son, que perdions et retrouvions selon les plis de nos zigzags. Nous passions de chemins dallés à des chemins de terre, à des endroits sans chemins. Nous vîmes une étrange forme dont Serge pensait qu’il s’agissait d’une cloche.

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 Dans des temps anciens, on aurait frappé ce champignon de bronze pour donner l’heure, ou pour prévenir d’un incident ayant lieu de l’autre côté de la colline « de la Fraîcheur ». Ce bois était étonnamment grand, pour un parc urbain. C’est tout juste s’il n’était pas possible de s’y perdre, alors même qu’on sentait la ville autour de nous. Soudain, un espace s’ouvrit dans le bois.

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 Sur la terre ocre, une variété d’arbres et de plantes disposés sans ordre, mais offrant une curieuse harmonie. C’était comme un jardin dessiné par un fou. Nous traversâmes cet espace et, à nouveau dans le bois, je vis une forme à travers les branches, que je pris pour le flûtiste.

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 Il s’exerçait, seul, dans la nature, le plus isolément possible. Dans un roman d’André Dhôtel, cela déboucherait sur une conversation troublante, le flûtiste aurait un lien de parenté avec la copine de Serge, par exemple, il serait annonciateur de je ne sais quel prodige. Ici, non, il n’était qu’un musicien, mais cela suffit à nous émerveiller.

Nous l’écoutâmes un instant, mais notre présence le gênait peut-être. Il accepta que je le prenne en photo, mais il me tourna le dos.

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 Clairement, nous étions de trop dans son univers. Nous déguerpîmes sur la pointe des pieds. Malgré tout, nous nous sentions dériver dans un autre monde.

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Par Guillaume
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Lundi 12 septembre 2005

J’avais donné rendez-vous à Xu Ning Shu et à Mimique au Palais Présidentiel, pour tourner quelques images et pour enregistrer une interview. Le projet n’était pas précis, il s’agissait de faire un film sur les pierres des jardins chinois. Or, comme les pierres sont censées symboliser l’élément masculin, je pensais faire parler mes amis chinois sur les hommes, les femmes, les pierres et l’eau. L’eau serait l’élément féminin.

Mimique, s’il devait être un élément naturel, se verrait en ruisseau bordé d’arbres.

Xu Ning Shu parle de son futur mari, elle dit que le sens des responsabilités est la plus grande des qualités, chez un homme, avec l’humour.

Quand la pluie tombe, la pierre trouée et tordue ne retient pas l’eau. La pluie entre en contact avec la pierre, s’y introduit mais n’y stagne pas. Elle retourne à la terre.

Xu Ning Shu : L’eau s’échappe, l’eau s’écoule, elle ne reste pas sur les pierres, mais l’eau a laissé des signes sur les pierres. Des trous.

Moi : Des signes ?

Xu Ning Shu : Oui.

Mimique : Traces.

Moi : Des traces.

Xu Ning Shu : Des traces.

Par Guillaume
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Mardi 13 septembre 2005

Jogging paradisiaque (3)

Nous avons recommencé à courir. Après tout, nous étions là pour transpirer, pas pour contempler. Nous retrouvâmes des chemins dallés

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et enfin les chemins goudronnés du parc. Petit à petit, les humains réapparaissaient, on en voyait qui se reposaient par terre ou dans des hamacs. D’autres faisaient la conversation à côté de leurs oiseaux en cage. Leurs oiseaux eux-mêmes, peut-être, faisaient la conversation à leur manière.

 

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 A certaines heures, surtout le matin très tôt, les parcs sont remplis de ces cages bleues accrochées aux arbres. Cela fait un grand bruit très joyeux, mêlé à celui des criquets.

 

Puis nous arrêtâmes de courir à la vue d’une femme en blanc, celle-là que nous avions pense sur le point de se marier. Un pan de robe à la main, les pieds découverts, elle accepta d’être prise en photo à condition que je lui montre le résultat. 

 

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 Le fait qu’elle ne semble pas dégoûtée de ma sueur me la rendit immédiatement attachante. Elle nous apprit qu’elle faisait des photos de mode pour un magazine, dans le but de vendre des chaussures. Elle attendait son tour car la photographe travaillait sur d’autres sujets.

 

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Nous reprîmes notre route, mais nous fûmes à nouveau stoppés net par la vision irréelle d’un ange. Un ange particulièrement bien bâti, celui-là, il aurait aisément mis un terme à la querelle médiévale qui divisait l’occident sur la question du sexe des anges, car il était féminin des doigts de pieds aux pointes des cheveux, et jusqu’à la transparence des jupons.  

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Elle semblait nous attendre, mais nous laissa passer sans un regard, comme si nous n’habitions pas la même réalité.

Nous fîmes un autre tour du parc. A notre deuxième passage l’ange était en relation plus étroite avec le photographe.

 

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Nous courûmes encore. Nous avions un besoin nerveux de courir, un besoin qui provenait du ventre. Soit nous courions, soit nous restions attachés à ces etres joliment chaussés pour le restant de notre vie.

 

Cependant, nos pas nous conduisirent pour la troisième fois vers l’équipe de photographie. Cette fois l'ange était proche de la photographe, elle la couvrait de sa présence rassurante.

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 La petite équipe tournait son regard vers la deuxième femme en blanc qui, éclairée par le réfracteur de lumière, éclatait d’une gloire nouvelle. Lorsqu’elle regardait le jeune qui portait le réfracteur, il en tremblait et la lumière devenait étincelante.

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Serge et moi nous secouâmes à nouveau pour nous arracher à cette petite famille, nous dégringolâmes et escaladâmes des escaliers pour oublier, nous nous racontâmes des blagues de potache pour nous raccrocher au monde terrestre, nous parlâmes de littérature pour faire comme si nous ne pensions pas à ces jeunes femmes délicates. Mais à force de faire comme si, nous en arrivâmes à parler de littérature pour enfant, nous abordâmes Peter Pan, Le pays où l’on n’arrive jamais, et, sans le vouloir, nous nous retrouvions dans une fantasmagorie, entre rêve et réalité. C’est alors que, dans un endroit tout autre, inattendu, nous tombâmes sur l’ange.

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Soit elle possédait le don d’ubiquité, soit nous avions bel et bien versé dans le monde fantastique de l’enfance. Elle avait toujours cette pose noble, ennuyée, un peu hautaine. Elle attendait quelque chose, mais pas nous visiblement. Je n’osais pas la photographier de face. C’est tout juste si j’osais la regarder.

Un peu plus loin, nous revîmes l’équipe qui photographiait une troisième femme en blanc, dans un pavillon.

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Le réfracteur de lumière, tenu à bout de bras, par le jeune homme impressionné par la beauté des femmes, était si lumineux, entre la photographe et la mannequin, que nous étions éblouis par moments.

Serge profita de cet arrêt pour faire quelques pompes. C’est un exercice facile, pour lui, il en fait une trentaine, comme ça, sans échauffement. Ici, il sentait ses muscles lui demander de s’exprimer un peu, de presser hors de lui, comme on presse une orange, la présence d’une puissance insinuante. Derrière lui, les femmes posaient, offraient et prenaient l’image de leur corps sans efforts.

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Pendant ce temps, j’étais rivé sur ce cliché d’une femme en blanc, à une balustrade, le dos un peu cambré. Je me prenais à rêver à de magnifiques romans d’amour. Serge, déjà en couple avec la plus belle femme de Nankin, présentatrice de télévision, moi avec cette Pénélope sinisée, je nous voyais faire des dîner à quatre. Nous nous laisserions dériver sur les remous du charme médiatique de nos femmes photogéniques.

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Nous restâmes longtemps assis sur des bancs, à la regarder. Ces gestes étaient lents. Elle se savait regardée par deux étrangers qui essayaient de n’avoir l’air de rien, avec leur t-shirt trempés de sueur. Nous étions bien loin de ressembler au prince charmant, ou à l’Ulysse, qu’elle attendait dans des poses enchanteresses.

Heureusement, la faim nous tira de notre torpeur.

Nous partîmes sans avoir fait la connaissance de ces demoiselles. Elles auront été, comme le flûtiste, comme d’autres personnes croisées dans le parc du Mont de Fraîcheur, ce 6 septembre 2005 au matin, des personnages d’un voyage réel et paradisiaque.

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Par Guillaume
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Samedi 22 octobre 2005

Il a plu hier, pour la première fois en octobre. Nous nous sommes dit : « Voilà l’automne et l’hiver qui se mélangent, et nous voilà partis pour une pluie interminable. » Erreur, il fait beau aujourd’hui. Ce n’est pas un mensonge, le mois d’octobre à Nankin est la plus belle période, une période de résistance. Le soleil résiste au froid qui arrive, le ciel résiste à la pluie. La verdure des arbres résiste au vieillissement, et grâce à cette résistance, les couleurs des arbres sont plus variées, plus intenses. Dans la montagne Pourpre et Or, c’est un chatoiement presque violent. Le jaune des feuilles, dans l’ « allée des Esprit », pris dans les rayons du soleil, prend des teintes dorées. C’est de là, je pense, que vient le nom de la montagne.

Par Guillaume
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