J'aime pourtant les pubs irlandais, la chaleur qu'on y goûte, la manière de boire et de se
rencontrer des Anglo-Saxons, les odeurs de bois humide et de feu de tourbe.
Le voyageur, pourtant, ne peut être que gêné en entrant et en buvant au Blue sky, rue du Shanghai, le bar qui se définit lui-même comme un lieu « pour expatriés », ce qui n'a
rien d'attractif a priori, sauf à considérer que des filles vénales pourraient venir se réchauffer à nos grasses bedaines, par amour du contraste ou par désespoir.
Pourquoi y échouer alors, me dira-t-on ? Parce que ce bar a la qualité de ses défauts, il
possède des télévisions qui diffusent parfois des matchs de football européens à des heures ouvrables. C'est le seul lieu où j'ai vu les sept buts que l'olympique lyonnais avait infligés au
Werder de Brême, un soir de mars 2005, ainsi que la retransmission de rencontres aussi excitantes que Chelsea - Barcelone, ou Manchester United - AC Milan.
Le voyageur regarde par moment le reste du débit de boisson et ne voit que des Blancs d'âge moyen jouer au billard et manger des frites, sans grâce. Les Chinoises qui s'occupent du service
s'ennuient et se sentent exilées dans cet univers à l'exotisme triste. La plus jolie attend devant la porte d'entrée, l'ouvre et sourit à ceux qui entrent et à ceux qui sortent. J'ai pensé
plusieurs fois l'inviter à prendre un verre mais la honte d'être vu comme un satire occidental, et la peur simple du refus, m'ont toujours lié les mains.
Ici plus qu'ailleurs, on voit combien une ville, un climat, peuvent être adaptés à un type physique. Un lieu où il y a trop de laowai, "étrangers", est nécessairement un lieu qui
cloche ; personne ne s'y sent vraiment bien, il y manque du naturel, de la légitimité. Par comparaison, les restaurants chinois sont pleins, pleins de santé, de vie grouillante, d'une vie
reconnaissable par tous, les couleurs et les textures, mêmes pauvres ou médiocres, forment un ensemble cohérent. Les clients du Blue sky font figure de spectres, à côté, ils sont pâles,
chétifs, gras, leur sève leur a été coupée, ou s'est tarie d'elle-même.

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