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Idées

Jeudi 7 juillet 2005

J'aime pourtant les pubs irlandais, la chaleur qu'on y goûte, la manière de boire et de se rencontrer des Anglo-Saxons, les odeurs de bois humide et de feu de tourbe.

Le voyageur, pourtant, ne peut être que gêné en entrant et en buvant au Blue sky, rue du Shanghai, le bar qui se définit lui-même comme un lieu « pour expatriés », ce qui n'a rien d'attractif a priori, sauf à considérer que des filles vénales pourraient venir se réchauffer à nos grasses bedaines, par amour du contraste ou par désespoir.

Pourquoi y échouer alors, me dira-t-on ? Parce que ce bar a la qualité de ses défauts, il possède des télévisions qui diffusent parfois des matchs de football européens à des heures ouvrables. C'est le seul lieu où j'ai vu les sept buts que l'olympique lyonnais avait infligés au Werder de Brême, un soir de mars 2005, ainsi que la retransmission de rencontres aussi excitantes que Chelsea - Barcelone, ou Manchester United - AC Milan.


Le voyageur regarde par moment le reste du débit de boisson et ne voit que des Blancs d'âge moyen jouer au billard et manger des frites, sans grâce. Les Chinoises qui s'occupent du service s'ennuient et se sentent exilées dans cet univers à l'exotisme triste. La plus jolie attend devant la porte d'entrée, l'ouvre et sourit à ceux qui entrent et à ceux qui sortent. J'ai pensé plusieurs fois l'inviter à prendre un verre mais la honte d'être vu comme un satire occidental, et la peur simple du refus, m'ont toujours lié les mains.


Ici plus qu'ailleurs, on voit combien une ville, un climat, peuvent être adaptés à un type physique. Un lieu où il y a trop de laowai, "étrangers", est nécessairement un lieu qui cloche ; personne ne s'y sent vraiment bien, il y manque du naturel, de la légitimité. Par comparaison, les restaurants chinois sont pleins, pleins de santé, de vie grouillante, d'une vie reconnaissable par tous, les couleurs et les textures, mêmes pauvres ou médiocres, forment un ensemble cohérent. Les clients du Blue sky font figure de spectres, à côté, ils sont pâles, chétifs, gras, leur sève leur a été coupée, ou s'est tarie d'elle-même.

Par Guillaume
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Samedi 30 juillet 2005

En Europe, les murs sont toujours vus comme une violence, une séparation. A Berlin, à Jérusalem, un mur est même motif de honte, un symbole d’incommunicabilité. En Chine, le mur est hautement poétique. La Grande Muraille est avant tout un projet de doux rêveur, avant de prétendre à une quelconque utilité militaire ou commerciale. Il s’agissait de construire un immense symbole de la Chine, une interminable vitrine de ce dont les Chinois étaient capables, comme d’autres érigent des Tour Eiffel ou des pagodes dorées ; et ce que les Chinois ont voulu montrer d’eux, c’est un mur, un beau et long mur, un mur que l’on peut longer et dans lequel on peut loger.

J’ai écrit, il y a quelques années, une nouvelle, dans laquelle un personnage évoluait dans les murs d’un musée d’art contemporain. Il finissait par y vivre et par traverser l’ensemble du musée sans en sortir. Je ne savais pas que je vivrais en Chine, à l’époque. Je ne savais pas que les Chinois avaient dépassé, dans la réalité, mon imagination.

Les murs sont protecteurs, ici, paternels. A l’entrée d’un temple ou d’une maison, quand vous ouvrez la porte, c'est la première chose qui vous accueille, parfois décoré, qui protège la maison des mauvais esprits. Ici, avant de séparer, le mur enveloppe, il soutient. Il est lieu de promenade pour le visiteur qui le contemple, qui contemple les dragons dessinés dessus, il est lieu de création, cimaise. Il est créateur d’espace ; dans un jardin, le mur conduit le promeneur dans un dédale, propose des voies sans issue, laisse imaginer qu’il y a toute sorte de choses derrière alors qu’il n’y a rien que le lieu que l’on vient de quitter.

(Dans les villes qui ont gardé leurs remparts, comme Nankin, on sent bien qu'ils ont été construits pour créer un sentiment esthétique, un phénomène d’inclusion infinie, (des murs qui entourent des murs (qui entourent des murs))). Et tout au milieu, l’individu qui avance masqué. Qui ne perd pas la face et ne la fait pas perdre. Car le visage est moins une "façade libre" qu'un mur porteur.

Par Guillaume
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Jeudi 4 août 2005

L’épisode des Français déçus par le Yunnan est entré en résonance, dans mon esprit, avec l’opinion d’amis qui n’avaient pas adoré la Chine quand ils étaient venus. Je crois que cela vient du temps que l’on passe dans un endroit. Si, comme les Européens salariés en vacances, je devais passer deux semaines en Chine, et que pour cette raison je m’obligeais à couvrir beaucoup de villes et de sites, afin de rentabiliser mon investissement, je serais, sinon déçu, en tout cas peu impressionné. Il ne s’agit pas de rester un an partout où l’on passe, mais parfois quelques jours de plus que ce qu’accorde la plupart des gens suffisent pour sentir un lieu, pour en connaître la pulsation sous le flux des visiteurs. Prendre le temps de revoir un visage ou un temple, de retourner dans un même restaurant, cela peut faire une énorme différence. Voir deux fois la danse tibétaine de Zhongdian, même deux soirs de suite, cela permet de se rendre compte de certains invariants, de distinguer les habitués, les habitants et les touristes, d’entrer un peu dans quelque chose d’humain au lieu de rester sur le plan du spectacle et de la consommation. Mes touristes français auront vu, de Zhongdian, à peu près les mêmes choses que moi, mais le temps leur a manqué. Ils en garderont une image choquante, désagréable, par manque de temps.

 

Par Guillaume
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Jeudi 4 août 2005

Plus qu’une question de temps, le tourisme est une question de vitesse. Les gens vont trop vite, ils passent en un éclair et voudraient être impressionnés. Or, c’est la pellicule d’une photo, celle d’un film, qui est impressionnée, pas l’œil qui regarde. On peut commencer à trouver du plaisir après longtemps de contemplation, voire après la contemplation, comme le narrateur de Proust qui ne jouit du jeu de la Berma que quelques jours après avoir vu la pièce. Le touriste moderne veut aller à la même vitesse que l’impression photographique et la caméra vidéo.

 

Par Guillaume
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Jeudi 4 août 2005

Il y a équivalence entre le temps du voyage et le moyen technique qui enregistre les souvenirs. Lorsque les explorateurs faisaient des dessins, emmenaient des peintres, un voyage durait des mois, des années. Aux débuts de la photographie, il y avait encore la nécessité de s’arrêter longtemps, voyez Maxime du Camp, en Egypte, avec Flaubert. Avec les appareils numériques, on fait des photos sans trop faire d’efforts, on pourra toujours recadrer à l’ordinateur. Ces formes de prise de photo coïncident avec les vacances éclair que permettent les RTT. Enfin, les caméscopes autorisent le voyageur à ne plus s’arrêter du tout, on filme sur la route, dans le bus, au lieu de regarder, ce qui évite de perdre des choses, pour le film qu’on montrera aux copains.

Par Guillaume
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