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Musique

Mardi 28 juin 2005

J'avais eu droit à un concert privé de Guzheng lors de mon anniversaire, en mars dernier. Une collègue avait apporté son instrument chez moi et avait invité son professeur, une étudiante en musique, à jouer pour mes amis et moi-même. Le son de cette cithare me fascina, les modulations qui s'en dégagent créent une atmosphère de méditation et de folie sourde. Quelque chose de lent, qui endort votre attention présente et vous fait voyager. Les accélérations de la musicienne font alors tout déraper, et, au lieu de vous réveiller, vous font glisser en dedans. Son visage avait la gravité d'un enfant, son sourire lors des applaudissements était aussi celui d'un enfant. Non, ce n'est pas le mot, mais quel est le mot ?

Je profitais du fait d'être français pour l'embrasser et l'engageai sur-le-champ comme professeur. On irait acheter un guzheng le samedi suivant.

Zhong Li ne manque ni de charme, ni de douceur, ni d'autorité. Ses conseils sont simples et pratiques mais le voyageur ne peut qu'y voir une philosophie du geste et une prégnance du sexe. Elle me demande simultanément d'accomplir deux choses qui me paraissent contradictoires et qui pourtant semblent bien être à la source du bonheur terrestre et de l'extase matérielle. Je dois dans le même temps décontracter mon bras, éviter de le raidir, et attaquer la corde avec plus de puissance. Elle fait le geste, elle me montre son bras tout amolli, sa main comme feuille morte, et de sa main gauche elle montre quelque chose comme une décharge d'énergie qui vient de l'épaule, qui descend le long du bras pour exploser dans un geste sec d'un doigt. Elle parle d'une goutte d'eau qui roule et qui éclate. Pour que le son soit juste et ample, il faut que le membre dans son ensemble soit au repos et soit capable de laisser circuler la force. Fréquemment, elle me rappelle à l'ordre, tantôt en souriant, tantôt en fronçant les sourcils, et je ne peux cacher mon trouble : il n'est que trop évident qu'elle pourrait me donner les mêmes leçons au lit. Vas-y plus fort ici, soit plus doux là. Les hommes ont souvent tendance à se croire puissants quand ils ne sont que durs, et doux quand ils ne sont que mous. Inutile de chercher plus loin ce que la Chine aura pu apporter au voyageur amoureux. Une voie de sagesse oubliée qui enseigne l'équilibre entre la mollesse et la dureté, dans le but d'atteindre une plénitude, à la fois monotone et envoûtante.

Faut-il aussi parler de la main gauche ? Son rôle se borne à appuyer sur les cordes pour les faire varier de sonorité. Suis-je obnubilé ? La manière dont la main doit faire trembler la corde me paraît obscène. Quand je voyais jouer Zhong Li, cela n'était que musique et beauté classique, mais quand elle m'enseigne ce geste, j'ai l'impression d'apprendre à branler un clitoris. Je ne peux m'empêcher de rougir, et sa main sur la mienne pour imprimer le mouvement ne fait rien pour calmer mes esprits.

Nous nous prenons souvent la main, soit pour des raisons de pédagogie, soit pour attirer l'attention de l'autre, soit pour remercier, soit pour féliciter, soit pour nous protéger.

Par Guillaume
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Lundi 15 août 2005

Peut-être vous souvenez-vous de cette chanson des années quatre-vingt-dix, tirée de la série TV Hélène et les garçons. Elle a fait un tube en France, qui a duré un mois ou deux, puis a disparu pour le bien de tous. Elle commençait ainsi :

Hélène, je m’appelle Hélène

Je suis une fille comme les autres

En Chine, ce n’est pas tout à fait un tube. C’est plutôt une chanson culte, un succès incroyable, énorme, insupportable. Indémodable, elle traverse les années, dans ce pays, intouchée, comme une chanson de Brassens ou de Brel, chez nous. On l’entend dans les magasins, dans la rue, pas très souvent mais à fréquence régulière, comme quelque chose qui est fait pour durer.

 

L’autre jour, Thierry Henry était l’invité d’une émission de sport. La chanson accompagna le clip qui montrait ses plus beaux buts. Voir Henry serrer dans ses bras Ljunberg, Berkamp et Pires, en ralenti, sur fond de

Je voudrais trouver l’amour

Simplement trouver l’amour

c’est d’un effet comique que l’on ne peut trouver qu’ici. Après le clip, Henry était tout sourire, mais il a été très gentleman : « Je ne savais pas que cette chanson avait fait un tel carton ici. Oui, enfin bon. Non mais c’est vrai que c’est une très belle chanson. »

 

Le semaine dernière, lors de l’émission hebdomadaire consacrée au football, rebelote avec Zidane. Zidane annonce son retour en équipe de France ? La réaction chinoise ne tarde pas : un clip, tiré du DVD Comme dans un rêve, des plus beaux gestes techniques du meneur de jeu, accompagne par la voix suave de l'adolescente, qu’il serait impensable de ne pas entendre sur des images qui touchent, de pres ou de loin, la France. Là aussi, la glorieuse calvitie de Zidane, son visage concentré, faisaient un charmant contrepoint à

Hélène, j’ai mes joies, mes peines

Je ferai ma vie un jour ou l’autre.

(Je cite de mémoire, et j’invente peut-être un peu, je prie les lecteurs sourcilleux de m’excuser.)J’espère quand même que l’Hélène en question, la chanteuse comédienne oubliée de tous pour notre plus grand soulagement, touche de l’argent sur les diffusions de son chef d’œuvre. Auquel cas, on peut lui tirer notre chapeau pour avoir réussi là où tant d’entreprises échouent : pénétrer le marché chinois sans perdre une plume.

 

 

 

 

 

 
Par Guillaume
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Mardi 16 août 2005

Ce que les Chinois aiment dans la chanson Hélène, c’est la simplicité de la mélodie, la douceur de la voix et l’étrangeté de la langue. La simplicité est importante. Les professeurs de français font souvent étudier une chanson pour varier de supports pédagogiques, et tendent à choisir des chansons qu’ils jugent de qualité. Ils oublient ce goût très chinois pour les lignes simples, claires, répétitives comme des vagues, ou comme des ondelettes. Un jour, j’avais une guitare sous la main et Une chanson douce déjà préparée pour être exploitée en classe, je me suis lancé pour la chanter à mes étudiants. Je m’attendais, devant ce public de jeunes adultes, très immatures en plus, à des ricanements, des soupirs et des visages fermés. Erreur, filles et garçons ont été sous le charme, littéralement. Le moment que je redoutais le plus :

Dans le bois se cache le loup/ Hou hou hou hou

est passé comme une lettre à la poste. J’ai même réussi à les faire chanter, ce qui n’est pas très difficile vu leur amour du karaoké. Ma trouvaille fut de leur expliquer que le hou hou hou hou avait pour but d’effrayer l’enfant, comme dans tous les bons contes de fée, en imitant le loup, et que le la la la la de la phrase suivante était là pour le rassurer. En conséquence de quoi, il fallait que les garçons seuls chantent hou hou hou hou en prenant leur voix la plus menaçante, la plus virile, et que les filles rendraient la leur la plus maternelle qu’il leur était possible pour produire un la la la la  doux et caressant.

 

Leur facilité à chanter, sans gêne ni honte, malgré la grande pudeur qu’ils montrent entre filles et garçons dans les classes est une des qualités qui rend les étudiants chinois parmi les plus agréables du monde.

 

 

 

 

 

 

 
Par Guillaume
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Samedi 24 septembre 2005

Ma prof de Erhu est encore, le croira-t-on, une jeune et jolie fille. Je commence à craindre que cette suite ininterrompue de jolies filles rende ce blog monotone. Malheureusement, avant d’être vraisemblable il me faut être réaliste, et si l’image de Nankin que l’on retire de la lecture de mes pages semble fictive, inventée, voire fantasmée, c’est peut-être que Nankin regorge de beautés féminines plus que la Finlande de lacs et de forêts.

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Le Erhu est un violon à deux cordes, une vièle, en définitive. D’après Lucie Rault ( La musique de la tradition chinoise, Actes sud) c’est un instrument d’origine barbare, mais depuis longtemps intégré au corpus chinois. Quand ma prof joue, le son est souvent proche de celui d'une flute. Il ressort de ma première leçon que je n’ai aucun don. Le son que je produis est un grincement, tantot grave, tantot aigu, tantot mitige. J’avais déjà tâté du violon, autrefois, et ça n’avait rien donné. Cela devrait-il me faire reculer ? Que nenni. J’avais bien essayé, à plusieurs reprises, d’apprendre le grec ancien, le latin et l’allemand, or que ce fût vain ne m’empêche pas de m’attaquer au chinois. Dans notre apprentissage de la vie, on laisse des choses de côté et on en agrippe d’autres.

Par Guillaume
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Mardi 4 octobre 2005

Je n’ai pas peur d’affirmer que j'aime l’opéra Kunqu. C’est plus dépouillé, plus incompréhensible, plus archaïque que l'opera de Pekin. L’autre soir, c’était une soirée d’hommage à une diva, semble-t-il de grande importance : madame Kong Ai Ping. Elle joua les rôles principaux de toutes les scènes proposées.

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Les dialogues parlés sont parsemés de mots prononcés en montées chromatiques très aigues. On se demande pourquoi, un jour, des artistes se sont mis à trouver sublime de parler en faisant le même bruit que des sirènes de pompiers. Il se trouve que ça vous transporte, au bout de quelques minutes. Loin de vous casser les oreilles, leurs longs gémissements vous hypnotisent.

Les chanteuses, parfois, chantent mezzo voce alors que l’orchestre ne change rien à son volume sonore. Les voix poursuivent leur mélodie à la limite de l’inaudible, puis deviennent parfaitement inaudibles, avant d’être perçues à nouveau. J’adore ces moments d’incertitude musicale, où le spectateur imagine le chant plus qu’il ne l’entend.  

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C’est un art féminin, un art très féminisé. Un duo de femmes, une en bleu, une en blanc, dégage une tendresse dans les gestes et les voix, une lascivité presque lesbiennes. Soudain, un homme terrible entre en scène. Les femmes fuient. Après une longue danse, il chante d’une voix de châtré.

Dans un récitatif, il exploite toutes les ressources de sa voix, du plus grave au plus aigu, mais de manière si intriquée dans la phrase que si on ferme les yeux, on croit entendre une conversation à deux ou trois personnes.  

La musique reprend. Il se met alors à chanter avec la mélancolie d’une femme. On apprend qu’en réalité il est le mari de la femme en blanc et qu’il est effrayé par sa belle sœur, qui n’est autre que la femme en bleu. On le serait à moins : elle n’a de cesse de vouloir le transpercer de son glaive. La belle sœur se comporte en garçon manqué, elle prend des poses martiales, arrogantes. L’épouse essaie de réconcilier sa sœur et son mari mais la belle sœur reste inflexible. Elle croise les bras, elle lève le nez, elle détourne la tête. Les deux époux ont beau pousser des cris d’ambulance, elle ne bouge pas d’un pompon.

Il faut dire qu’en effet, les belles sœurs, parfois, franchement.

 

 

 

 

Par Guillaume
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