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Arbres, plantes et fleurs

Mardi 6 décembre 2005

Il y a une chose dont on ne parle jamais, ce sont les platanes de Nankin. Regardez autour de vous, lisez, renseignez-vous, vous verrez : pas un mot. On évoque vite fait ceux de la Concession française de Shanghai, puis on se précipite sur des trucs plus chinois, plus conforme à l’image qu’on se fait de la Chine éternelle, les osmanthes, les ginkgo, comme si les platanes allaient de soi, qu’ils ne pouvaient pas faire rêver ceux qui en ont vu toute leur enfance sur les places de leur village. C’est une honte.

A Nankin, les platanes sont extraordinaires. De nos placides arbres à moignon, les Chinois ont fait des arbres tropicaux aux branches très élevées, des êtres vivant intensément leur vie d’arbres, poussant dans un mouchoir de poche. Ils sortent des maisons, des terrains privés exigus pour se déverser dans le ciel publique. Rien n’arrête les platanes de Nankin, ils font de l’ombre l’été, on ne les coupe pas alors qu’on détruit toutes les constructions autour. Les platanes sont les vaches sacrées de Bas Yangzi.

Il faudrait faire une recension des rues à platanes. Ce sont les rues historiques, celles qui avaient déjà de l’importance pendant les trente premières années du vingtième siècle. A certains endroits, non loin de la porte Zhong shan, les troncs sont gros à effrayer les enfants. Ma mère pense qu’ils ont autour de deux cents ans. Moi je dis qu’ils sont centenaires. Ni moi ni elle ne sommes botanistes, mais enfin les troncs sont très gros, ils font un mètre et demi de diamètre. Ma mère base son opinion sur une comparaison avec un platane qui poussait chez nous, jadis, à Saint-Just-Chaleyssin, mais la flore croît-elle de la même manière dans le climat tempéré de la vallée du Rhône et dans l’humidité subtropicale du delta du fleuve bleu ?

Leurs branches sont la grande affaire. Elles ont été cultivées pour leur donner une allure spécifique à chaque rue. Dans certaines, proches du Temple de Confucius, elles se lèvent, se jettent vers le ciel et rejoignent les branches des arbres du trottoir d’en face en l’air, faisant une allée couverte haute de vingt mètres, enguirlandée des fils télégraphiques. Je peux vous certifier que les appartements donnant sur la rue n’ont pas beaucoup de soleil, ce qui leur convient bien puisqu’ils n’ont certainement pas d’air climatisé.

Souvent, le chic est d’avoir une branche qui avance à l’horizontal, assez haute pour que les voitures et les bus passent dessous, puis qui fait un coude et se lance brusquement à la verticale. C’est alors une allée de bras porteurs de torches que Cocteau auraient adorée (qui sait, c’est peut-être là, puisqu’il y est venu, qu’il a eu l’idée de ses lustres vivants dans La belle et la bête ?)

Ils sont majestueux, propres et obséquieux autour de l’ancien palais présidentiel, ils sont monstrueux et embrouillés, anarchiques, vers la rue des trois montagnes, ils sont géants et méconnaissables dans la montagne Pourpre et Or. Ils sont mélancoliques dans les heures froides qui précèdent l’aube.

Pourquoi les taille-t-on tout rabougris chez nous ?

Par Guillaume
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Dimanche 19 février 2006

Macao regorge de banians, ces arbres immenses aux branches qui se transforment en lianes puis en racines. Il n’est pas rare d’en voir au centre d’une place, s’épanouir au point de la couvrir entièrement. L’ombre, sous un banian, doit être plus fraîche que toutes les autres ombres.

Les branches aériennes ont été soigneusement rattachées aux branches et au tronc. Cela leur donne des allures de corps humains aux bras parcourues de nervures et de veines saillantes.

Les arbres sont une grande attraction, pour le voyageur. On pourrait imaginer un guide touristique qui en fasse mention : « Sur le chemin du temple taoïste, vous pourrez admirer un arbre de la famille des ficus dont les racines sont impressionnantes. » Le voyageur reste souvent atterré devant ces racines que rien ne semble arrêter.

J’ai souvent essayé de dessiner, voire de prendre en photo des arbres, mais ça ne rend jamais rien. Je blâme mon manque de talent plastique, mais aussi, je subodore une résistance naturelle des arbres à se laisser représenter. A la différence des fleurs, des animaux, des paysages, des hommes et des constructions humaines.

Les arbres de Macao et de Hong Kong, les banians en particulier, auront été une source d’admiration et de surprise permanentes.

Par Guillaume
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Jeudi 9 mars 2006

Une étudiante m’a écrit un email l’autre jour pour me prévenir que c’était la fête des prunus, sur la montagne Pourpre et Or, et ce jusqu’autour du vingt mars.

           

Le prunus est une des quatre plantes les plus importantes de la peinture chinoise. Généralement, quatre tableaux vont ensemble, peints dans le même style et forment une série consistante. Il s’agit du bambou, de l’orchidée, du chrysanthème et de la fleur de prunus. Elles ont un sens immédiatement repérable par les Chinois, mais ardu à communiquer. Chaque plante symbolise plus ou moins les valeurs ou les vertus de l’homme de bien, ou du lettré. Je n’ai pas de certitude à ce sujet, pour avoir eu des réponses divergentes, selon que j’interrogeais des étudiants ou des adultes, des hommes ou des femmes, des lettrés ou des philistins.

   

En tout état de cause, les Chinois aiment les pruniers, et les pruniers le leur rendent bien. Une promenade, à travers un parc, en est recouverte. Sans être Chinois, ni connaisseur en botanique, et à moins d’avoir le cœur froid ou des peaux de saucisson devant les yeux, on peut passer une bonne heure sur cette promenade, avec pour seuls spectacles les fleurs et les arbres. Début mars, ils sont ravissants, leurs couleurs seules peuvent émouvoir le voyageur qui, pourtant, n’est pas né de la dernière pluie. Chaque prunier varie de teinte et de ton. Et se promener  est une cure de jouvence.

Les enfants et les filles quittent les chemins et vont rôder autour des troncs et des branches. L’amour des arbres et des fleurs est palpable chez ces gens. Des milliers de nankinois sont venus ici, pendant deux jours, pour nulle autre raison que pour célébrer le renouveau, le refleurissement, la beauté et le sens du prunus. Y a-t-il un équivalent, chez nous, d’une plante qu’on vénère ?

           

On se photographie devant les arbres en fleurs. Ne doutons pas qu’il y ait là aussi une manière de se porter chance. Ici, tout est potentiellement un porte-bonheur.

Bien sûr, les râleurs verront dans ce défilé permanent de visiteurs un esprit grégaire hypertrophié, ils diront que les Chinois, décidément, ont répondu à un mot d’ordre et vont célébrer les prunus tel jour, plutôt que de suivre un instinct individuel et proprement esthétique. Les râleurs, vous savez comme ils sont. Le voyageur retiendra la joie des enfants, la joie des jeunes couples et l’amour de la population pour les fêtes et les célébrations.

Le voyageur restera stupéfié par l’amour simple et profond pour les fleurs. Tout pugnace qu’il est dans la négociation commerciale, le Chinois reste un être touché par les fleurs. Si on le savait plus, si on gardait cela à l’esprit, peut-être que les négociations s’aplaniraient.

 

 

Par Guillaume
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Mardi 28 mars 2006

Retourné au parc des prunus, dans la montagne Pourpre et Or. Mon idée de départ était de me baigner au lac des Nuages Pourpres, mais l’eau était trop froide, et je ne pus passer devant les arbres sans y plonger. La beauté des fleurs de prunier est encore ravissante, mi-mars, au sens propre du terme, au sens d’une douceur violente qui vous étreint et vous emporte. Moi (je dois peut-être me reprendre et me faire soigner), il m’arrive d’être ému aux larmes devant quelques pétales.

                                              

En fin d’après midi, la lumière du soleil, devenant rasante, donne aux fleurs un duvet, une aura épaisse. L’ensemble est visuellement cotonneux, nuagesque, guimauve. C’en est presque écoeurant, le voyageur croit voir des arbres remplis de « shamallows ». Il n’y avait pas de prunus à l’époque du Paradis sur terre, ils sont trop sucrés pour la vie frugale d’Adam et Eve.

                                    

 

Par Guillaume
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Mercredi 14 juin 2006

Parfois, on aimerait écrire un livre pour attirer l’attention sur quelque chose que personne ne remarque. Les arbres, par exemple, j’ai déjà parlé des platanes et des pruniers, mais il en faudrait des litres d’encres. Il y aurait à dire sur les réactions des arbres, l’éclatement soudain des fleurs de pruniers au mois de mars, les cérémonies de ramassage de fruits du ginkgo, parler des feuilles du ginkgo.

Comme le ginkgo donne des fruits qu’une fois tous les trois ans, et que le fruit est très prisé pour ses vertus médicinales (ma mère dit que c’est bon pour la mémoire), il faut avoir de la chance pour assister à la cueillette. J’ai eu cette chance, à l’automne 2004, et ça mériterait quelques pages. Je pensais insérer d’autres histoires de ginkgo, comme celle qu’a écrite un de mes professeurs de philosophie, Germain Malbreil. Il avait une passion pour cet arbre, au point d’en planter un chez lui, dans les Corbières, et d’écrire un roman, L’arbre fille, dont le héros est un ginkgo qui se transforme en fille, ou l’inverse.

Un livre sur les arbres, voilà ce que je rêve de faire.

J’ai abandonné le projet assez vite, car tout ému par les plantes, je ne suis ni assez poète ni assez botaniste pour tenir la route assez longtemps. J’avais vainement cherché un plan, malgré tout, évidemment une arborescence.

J’ai arrêté parce que je ne me sentais pas assez sage. Pour écrire sur les arbres, je me sentais trop jeune, il me semblait qu’il était nécessaire d’avoir une longue expérience auprès, à les regarder, les toucher, il fallait peut-être se sentir un peu arbre soi-même.

Par Guillaume
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