Il y a une chose dont on ne parle jamais, ce sont les platanes de Nankin. Regardez autour de vous, lisez, renseignez-vous, vous verrez : pas un mot. On évoque vite fait ceux de la Concession française de Shanghai, puis on se précipite sur des trucs plus chinois, plus conforme à l’image qu’on se fait de la Chine éternelle, les osmanthes, les ginkgo, comme si les platanes allaient de soi, qu’ils ne pouvaient pas faire rêver ceux qui en ont vu toute leur enfance sur les places de leur village. C’est une honte.
A Nankin, les platanes sont extraordinaires. De nos placides arbres à moignon, les Chinois ont fait des arbres tropicaux aux branches très élevées, des êtres vivant intensément leur vie d’arbres, poussant dans un mouchoir de poche. Ils sortent des maisons, des terrains privés exigus pour se déverser dans le ciel publique. Rien n’arrête les platanes de Nankin, ils font de l’ombre l’été, on ne les coupe pas alors qu’on détruit toutes les constructions autour. Les platanes sont les vaches sacrées de Bas Yangzi.
Il faudrait faire une recension des rues à platanes. Ce sont les rues historiques, celles qui avaient déjà de l’importance pendant les trente premières années du vingtième siècle. A certains endroits, non loin de la porte Zhong shan, les troncs sont gros à effrayer les enfants. Ma mère pense qu’ils ont autour de deux cents ans. Moi je dis qu’ils sont centenaires. Ni moi ni elle ne sommes botanistes, mais enfin les troncs sont très gros, ils font un mètre et demi de diamètre. Ma mère base son opinion sur une comparaison avec un platane qui poussait chez nous, jadis, à Saint-Just-Chaleyssin, mais la flore croît-elle de la même manière dans le climat tempéré de la vallée du Rhône et dans l’humidité subtropicale du delta du fleuve bleu ?
Leurs branches sont la grande affaire. Elles ont été cultivées pour leur donner une allure spécifique à chaque rue. Dans certaines, proches du Temple de Confucius, elles se lèvent, se jettent vers le ciel et rejoignent les branches des arbres du trottoir d’en face en l’air, faisant une allée couverte haute de vingt mètres, enguirlandée des fils télégraphiques. Je peux vous certifier que les appartements donnant sur la rue n’ont pas beaucoup de soleil, ce qui leur convient bien puisqu’ils n’ont certainement pas d’air climatisé.
Souvent, le chic est d’avoir une branche qui avance à l’horizontal, assez haute pour que les voitures et les bus passent dessous, puis qui fait un coude et se lance brusquement à la verticale. C’est alors une allée de bras porteurs de torches que Cocteau auraient adorée (qui sait, c’est peut-être là, puisqu’il y est venu, qu’il a eu l’idée de ses lustres vivants dans La belle et la bête ?)
Ils sont majestueux, propres et obséquieux autour de l’ancien palais présidentiel, ils sont monstrueux et embrouillés, anarchiques, vers la rue des trois montagnes, ils sont géants et méconnaissables dans la montagne Pourpre et Or. Ils sont mélancoliques dans les heures froides qui précèdent l’aube.
Pourquoi les taille-t-on tout rabougris chez nous ?






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