Présentation

Suzhou

Dimanche 11 décembre 2005

Fidèle à ma vieille habitude, je suis retourné dans une ville que j'ai déjà visitée plusieurs fois, cette fois pour la présenter à ma mère, alors qu'à la place je pouvais découvrir un nouveau lieu ; car il ne manque pas de  sites exceptionnels autour de Nankin.

Hirondelle de Mer m'avait conseillé Suzhou plutôt que Hangzhou, pour la raison que la beauté de Hangzhou venant principalement des éléments naturels, il valait mieux la visiter au printemps, alors que les jardins de Suzhou sont visibles en toute saison puisque ils sont l'expression d'une pensée, d'une esthétique, qu'il y ait des fleurs ou non. Devant la force de cet argument, j'ai plongé dans les yeux d'Hirondelle de Mer et lui ai offert ma vie. Comme elle est déjà mariée, elle a decliné l'offre en riant.

Quand je vais à Suzhou, je tiens à découvrir un nouveau jardin et à en revoir au moins un. Le Jardin du Maître des Filets ne m'a procuré aucune émotion cette fois, alors qu'il m'avait émerveillé l'année dernière à la même époque. Il faut dire que j'avais mal au crâne et que je n'avais pas pris de café. Ma mère, s'en voulant de me faire marcher un jour de congé, et souffrant de me voir de mauvais poil, me proposait de rentrer à Nankin incontinent, ce que je rejetais avec le peu de douceur qui me restait.

Nous allâmes dans un lieu moins connu, voire pas connu du tout : l'Institut de recherche sur la Soie et la Broderie. On y a trouvé des articles de soie que nous avons payés trop chers, mais aussi un petit jardin hallucinant : La Montagne étreinte de Beauté (1). Un énorme rocher dans la cour d'une maison en U. Il s'impose à la vue du voyageur comme une masse fermée, informe, compacte. Il vous dit : "Repartez immédiatement, il n'y a rien à voir." On y accède par un pont en zig zag et on s'enfonce dans un passage dérobé à la vue. C'est alors un chemin tortueux, des virages, des escaliers, des cavernes, des chambres d'ermites creusées dans la roche. Nul doute qu'il doit y faire frais l'été. Des ponts nous font enjamber des précipices. C'est bien simple, avec son pin qui pousse dans la pierre et s'élance dans le vide, c'est les Montagnes Jaunes réduites au cent millième. Assis dans l'une des grottes, le voyageur reprend conscience du bloc hostile qui lui avait fait face, en entrant, et doit admettre qu'il est le jouet d'un artiste philosophe qui a voulu lui prouver quelque chose et qui le mène en bateau pour lui faire perdre toute certitude au préalable. Un jardinier de l'esprit l'a pris par la main, lui et sa mère, pour lui faire pénétrer la pierre, comme les vieux taoïstes le disent à propos du sage qui a trouvé la Voie. Un penseur étreint de beauté a conçu une démonstration muette qui traite du dedans et du dehors, du vide et du plein, de la transformation des êtres, des apparences trompeuses et de l'absence de l'être. Le voyageur en oublie son mal de crâne, le noie dans les brumes qui l'envahissent et poursuit son chemin, donnant la main à sa mère, victime du vertige, qui n'ose pas traverser les ponts. 

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On en descend depuis un pavillon qui jouxte le sommet. Sur le chemin en pente douce, le voyageur contemple la montagne depuis de nouveaux points de vue. Elle n'est plus compacte. Elle est ouverte et accidentée : elle ressemble à une chaîne de montagne vue de loin. J'avais dit que c'était hallucinant, je n'ai pas menti. D'en parler aujourd'hui, j'ai l'impression étrange d'avoir rêvé tout cela.

 

(1) Huan Xiu Shan zhuang. La traduction littérale est : Entourer Beauté Villa. Une villa (plus gros qu'une villa mais moins luxueux et plus rustique, plus montagnard qu'un palais) entourée par la beauté. Or, si l'on garde le verbe "entourer", on a l'impression d'une villa quelconque autour de laquelle, à distance respectueuse et disséminées, de jolies choses et de plaisants paysages se rencontrent. Or, le lieu est minuscule, la villa est elle-même une montagne et la beauté est "tout autour", comme une armée qui fond sur vous, donc le site est bien "étreint" de beauté. On pourrait dire que la beauté est encore extérieure à la "Villa" comme une qualité est extérieure à un objet, comme si un logicien disait : "La neige est étreinte de blancheur" au lieu de : "la neige est blanche."

Par Guillaume
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Mardi 13 décembre 2005

Mon copain Benoît se demande quelle est la présence du taoïsme dans la Chine d’aujourd’hui. Je lui conseillerais bien de venir dans le Jiangsu mais ce garçon n’en fait qu’à sa tête. Sans être fasciste le moins du monde (je le suis même beaucoup moins que bien des gens que je connais et qui ne le savent pas), je crois qu’on devrait parfois décider pour les autres. Et laisser les autres décider pour soi. Alors je dis : Benoît et sa petite famille dans le prochain avion pour le Jiangsu! Après une visite à la Montagne étreinte de Beauté, où nous nous réciterons du Zhuang Zi pour la santé, nous reviendrons par la même rue vers le centre et entrerons dans le temple de Cheng Huang Miao. Le nom du temple, on ne le saura que lorsqu’on aura demandé à un moine de nous écrire sur un carnet celui du grand personnage dont la statue trône au milieu du pavillon central.

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Il y a beaucoup de boutiques d’instruments de musique, dans la rue Jingde, des cithares, des pipas, toutes sortes d’ancêtres ou de cousins de la guitare, des flûtes de toutes tailles, des tambours et des cymbales, des trucs qui sonnent et des trucs qui tonnent. Il y a aussi un magasin de costumes de théâtre traditionnel. On entend, du trottoir, des bruits de percussions, des pétards et des détonations.

Ma mère et moi y sommes allés par hasard, dans ce temple, puisque il n’est répertorié dans aucun guide touristique. Il a dû être reconstruit et rouvert il y a très peu, voilà pourquoi. Dans le hall d’entrée, les mêmes instruments que ceux des boutiques environnantes sont à vendre. Cela pouvait être des instruments sacrés, c’est ce qui m’a fait penser que nous pouvions être dans un lieu confucéen ou taoïste. Puis d’autres signes m’ont convaincu qu’on célébrait ici un culte taoïste. Les signes du Yin et du Yang, la coiffure des moines, l’absence de tout barbu ressemblant à Confucius.

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Je dois avouer que j’ai rarement eu plus fort le désir d’être accompagné d’un guide qui m’éclaire un peu. A part les encensoirs, les pagodes, qui ressemblent aux temples bouddhistes, j’aurais aimé que l’on me raconte l’histoire des personnages statufiés, des super héros verts et bleus, des femmes blanches portant des enfants nus.

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Le vieux, surtout, qui était ce vieux, derrière Cheng Huang Ye, à la longue barbe, à l’ombre d’un tronc d’arbre recourbé et couvert de petits bouts de tissu rouge ? Il m’a fait penser à Lao Zi, même sans bœuf, Dieu sait pourquoi.

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Tout au bout du temple, dans la salle de prière, le chœur où les cultes sont célébrés est parsemé de petits autels (les mêmes que ceux que l’on voit dans les opéras de Kunju, autre signe qu’il s’agit de taoïsme), sur lesquels sont placés des instruments de musique et des petits objets, des os, des espèces de chapelets, que sais-je encore ? des bougies, des pierres, des bâtons d’encens. Ce sont de vraies natures mortes, au sens impénétrable.

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Que n’aurais-je pas donné pour assister à un office ? Malheureusement, le factotum qui, la clope au bec, rangeait un peu les affaires du chœur, sous l’œil goguenard des jeunes moines qui n’en foutaient pas une rame, ne paraissait pas préparer le lieu pour un office à venir, mais plutôt remettre en ordre ce que l’office venait de déranger.

Si les choses se passent comme je le prévois et qu’on obéit enfin à mes ordres, c’est donc avec Benoît et Agathe, et leurs enfants Jacques, Gaspard et Guillaume, que j’aurai l’occasion d’en voir et savoir un peu plus.  

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Par Guillaume
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Mercredi 14 décembre 2005

D’abord, dans le train pour Suzhou, je me suis retrouvé à côté d’un Turc au style sophistiqué, et à l’équipement informatique qui ne l’était pas moins. Il pianotait avec un visage pénétré d’importance sur son ordinateur portable. En fait il chattait, mais quiconque l’aurait regardé de loin l’aurait cru au milieu de secrets d’Etats et autres formules confidentielles. Puis il voulut s’occuper les mains, alors il prit des notes dans un carnet, des chiffres qu’il tirait d’un fichier Excell, toujours sur son portable. Il frimait, c’était une évidence. Des chiffres comme ceux-là, dans un tableau Excell comme celui que j’avais sous les yeux, il ne fallait pas sortir de Polytechnique pour savoir qu’ils ne rimaient à rien.

Deux jours plus tard,  pour rentrer à Nankin, ma mère me fit la remarque judicieuse que nous attendîmes à la gare la moitié du temps nécessaire pour couvrir la distance Paris Shanghai en avion. Je cherchai une autre comparaison, trois fois Paris Lyon en TGV, pas loin de quatre matches de football, mais ça n’avait pas le même impact psychologique.

Ma mère trouvait qu’on ne voyait pas beaucoup de femmes enceintes, ce qui était étonnant dans un pays qui grossissait à une telle vitesse que l’équivalent de la France entière naissait tous les cinq ans. Je lui répondis, d’un air docte, qu’en Chine, les femmes n’ayant en général qu’un enfant, il fallait tomber sur une période très réduite de leur vie pour les voir enceinte, ce qui consistait en une forme de coïncidence. En outre, lui dis-je encore (car quand je suis lancé, plus rien ne m’arrête), il faut garder à l’esprit qu’en Chine, où que l’on se trouve, la majorité de la population est ailleurs.

Dans la salle d’attente, où nous attendions, donc, autant de temps qu’un Paris Bucarest en monomoteur, trois filles étaient assises en face de nous. Trois campagnardes qui rentraient dans leur famille après une semaine passée en pension. Au centre était la plus jolie, à la peau blanche et aux yeux petits comme des meurtrières, elle faisait la loi gentiment. Avec la fille de droite, elle faisait les yeux doux et riait, en échange de quoi son amie allait à la poubelle pour jeter ses déchets. La fille de gauche était clairement mise de côté ; elle ne recevait que des sourires polis de la part de la princesse, qui n’était pas du genre à s’abaisser à exclure des courtisanes. J’ai toujours eu un faible pour les princesses, les filles qui en imposent sans rien faire, qui aiment être entourées et qui rayonnent. Leur besoin d’avoir une cour les rend vulnérables et d’une grande générosité intermittente. Ma mère aimait bien la fille de gauche, qu’elle trouvait mignonne et naturelle, alors qu’elle souffrait de ne pas être intégrée dans l’intimité exprimée dans la relation entre Princesse et celle de droite.

Une heure avant l’arrivée de notre train, je réussis à traîner ma mère dans un fast food, elle qui n’aime rien tant que le tofu et les légumes cuits à la vapeur. Je souriais de mon regard malicieux, c’était une vraie victoire. Nous mangeâmes des frites et je ne sais quel sandwich au poulet, nous bûmes du coca. Une victoire sur quoi, contre quoi, au juste ?

Dans le train pour Nankin, un homme abruti de fatigue était assis en face de moi. Insupporté à l’idée de toucher du genou un étranger, il s’assit de côté dans l’allée, les coudes sur les cuisses. A chaque va et vient des passagers, il se prenait des coups dans la tête, ce qui faisait rire ma mère. Je craignais que cela énerve le mec, mais il était trop fatigué pour s’énerver et acceptait de prendre des coups. Par moments, il se retournait brusquement pour zyeuter la fille qui dormait à côté de lui, et dont je dessinais le visage quand je ne lisais pas les nouvelles du Mur de Sartre. Ma mère riait beaucoup du manège des passagers de ce train ; moi je tremblais de peur qu’on me mette un pin et suppliais ma chère mère de s’endormir et de ne pas attirer l’attention sur nous. Elle devait être trop fatiguée pour cela, elle aussi, et riait, riait de la cocasserie de nos amis chinois.

La fille que je dessinais se réveillait de temps en temps, souriait à ma mère et s’étirait, révélant par ce geste une poitrine de femme qu’elle cachait sous des pulls et un anorak sans goût.

Par Guillaume
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Jeudi 15 décembre 2005

Dans la province du Jiangsu, une nouvelle forme de mendicité est apparue récemment. Des enfants de trois quatre ans vous abordent, un verre à la main. Ils sont très sales mais extrêmement beaux. Tous. Ils ont des joues rouges, ils sont resplendissants de santé, de vivacité et d’intelligence. Vous les prendriez dans vos bras et les adopteriez sans condition. Ils s’approchent de vous et s’accrochent à vos jambes. Ils les enlacent et ne vous lâchent plus.

Le voyageur les tance d’abord, vertement, car il aime tancer et qu’il regrette qu’il y ait si peu d’occasions de le faire dans la vie de tous les jours, puis il les encourage à quitter cette vie dangereuse de mendiants. Il leur enjoint d’aller à l’école et d’être de bons enfants.

Enfin, tout pétri d’amour pour son prochain qu’il est, le voyageur est acculé à l’extrémité regrettable de donner des coups de pied aux petits d’homme, et de s’enfuir en courant.

Par Guillaume
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