Fidèle à ma vieille habitude, je suis retourné dans une ville que j'ai déjà visitée plusieurs fois, cette fois pour la présenter à ma mère, alors qu'à la place je pouvais découvrir un nouveau lieu ; car il ne manque pas de sites exceptionnels autour de Nankin.
Hirondelle de Mer m'avait conseillé Suzhou plutôt que Hangzhou, pour la raison que la beauté de Hangzhou venant principalement des éléments naturels, il valait mieux la visiter au printemps, alors que les jardins de Suzhou sont visibles en toute saison puisque ils sont l'expression d'une pensée, d'une esthétique, qu'il y ait des fleurs ou non. Devant la force de cet argument, j'ai plongé dans les yeux d'Hirondelle de Mer et lui ai offert ma vie. Comme elle est déjà mariée, elle a decliné l'offre en riant.
Quand je vais à Suzhou, je tiens à découvrir un nouveau jardin et à en revoir au moins un. Le Jardin du Maître des Filets ne m'a procuré aucune émotion cette fois, alors qu'il m'avait émerveillé l'année dernière à la même époque. Il faut dire que j'avais mal au crâne et que je n'avais pas pris de café. Ma mère, s'en voulant de me faire marcher un jour de congé, et souffrant de me voir de mauvais poil, me proposait de rentrer à Nankin incontinent, ce que je rejetais avec le peu de douceur qui me restait.
Nous allâmes dans un lieu moins connu, voire pas connu du tout : l'Institut de recherche sur la Soie et la Broderie. On y a trouvé des articles de soie que nous avons payés trop chers, mais aussi un petit jardin hallucinant : La Montagne étreinte de Beauté (1). Un énorme rocher dans la cour d'une maison en U. Il s'impose à la vue du voyageur comme une masse fermée, informe, compacte. Il vous dit : "Repartez immédiatement, il n'y a rien à voir." On y accède par un pont en zig zag et on s'enfonce dans un passage dérobé à la vue. C'est alors un chemin tortueux, des virages, des escaliers, des cavernes, des chambres d'ermites creusées dans la roche. Nul doute qu'il doit y faire frais l'été. Des ponts nous font enjamber des précipices. C'est bien simple, avec son pin qui pousse dans la pierre et s'élance dans le vide, c'est les Montagnes Jaunes réduites au cent millième. Assis dans l'une des grottes, le voyageur reprend conscience du bloc hostile qui lui avait fait face, en entrant, et doit admettre qu'il est le jouet d'un artiste philosophe qui a voulu lui prouver quelque chose et qui le mène en bateau pour lui faire perdre toute certitude au préalable. Un jardinier de l'esprit l'a pris par la main, lui et sa mère, pour lui faire pénétrer la pierre, comme les vieux taoïstes le disent à propos du sage qui a trouvé la Voie. Un penseur étreint de beauté a conçu une démonstration muette qui traite du dedans et du dehors, du vide et du plein, de la transformation des êtres, des apparences trompeuses et de l'absence de l'être. Le voyageur en oublie son mal de crâne, le noie dans les brumes qui l'envahissent et poursuit son chemin, donnant la main à sa mère, victime du vertige, qui n'ose pas traverser les ponts.
On en descend depuis un pavillon qui jouxte le sommet. Sur le chemin en pente douce, le voyageur contemple la montagne depuis de nouveaux points de vue. Elle n'est plus compacte. Elle est ouverte et accidentée : elle ressemble à une chaîne de montagne vue de loin. J'avais dit que c'était hallucinant, je n'ai pas menti. D'en parler aujourd'hui, j'ai l'impression étrange d'avoir rêvé tout cela.
(1) Huan Xiu Shan zhuang. La traduction littérale est : Entourer Beauté Villa. Une villa (plus gros qu'une villa mais moins luxueux et plus rustique, plus montagnard qu'un palais) entourée par la beauté. Or, si l'on garde le verbe "entourer", on a l'impression d'une villa quelconque autour de laquelle, à distance respectueuse et disséminées, de jolies choses et de plaisants paysages se rencontrent. Or, le lieu est minuscule, la villa est elle-même une montagne et la beauté est "tout autour", comme une armée qui fond sur vous, donc le site est bien "étreint" de beauté. On pourrait dire que la beauté est encore extérieure à la "Villa" comme une qualité est extérieure à un objet, comme si un logicien disait : "La neige est étreinte de blancheur" au lieu de : "la neige est blanche."







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