Vendredi 19 mai 2006

Une demie heure plus tard, le bus entre dans un lotissement de villas laides à vomir. Le chauffeur conduit lentement pour nous permettre de voir le détail du kitsch de ces habitations uniformisées. Au micro, quelqu’un nous explique que ce lotissement fut construit par le propriétaire de l’entreprise de brosses à dents. Il a logé la moitié des habitants de son village dans une partie du lotissement, et « il loue d’autres maisons à d’autres personnes ». Même intuitivement, nous ne trouvons plus aucun intérêt à ces informations. Nous sommes là, semble-t-il, pour admirer la réussite et la vulgarité triomphante d’un potentat local, qui a certainement payé le bureau des affaires internationales pour être à ce point au centre de notre voyage. Nous apprenons enfin que son entreprise est la plus grande entreprise privée de la région et que la moitié de la population chinoise utilise ses brosses à dents. On ne sait rien de l’hygiène dentaire de la deuxième moitié de la Chine. 

Je prends la décision de m’échapper du groupe et de continuer tout seul la visite de Yangzhou. Je suis sur le point de détester la Chine. Quelques phrases, entendues ces derniers jours, me reviennent avec une vivacité cuisante : « La race chinoise est la meilleure ». « Non non, il n’y a pas de colonies, ici. La Chine est un pays amical ». « Nous sommes gentils avec les étrangers ». « La culture japonaise est une culture secondaire ». Je me mets au lit dans un sentiment de colère rentrée. Je m’apaise grâce à la lecture et le sommeil, puis je me réveille et pense à des Chinoises charmantes. Leur façon de prononcer des mots chinois au milieu d’une conversation en français, les petites et douces attentions dont elles me gratifient… Leur souvenir me ramène à ce qui est attachant dans ce pays et me fait oublier la Chine officielle, qui est exaspérante, et le discours officiel qui transpire dans les paroles des individus. Les individus, eux, et les œuvres d’art, dans leur singularité, sont irrésistibles.

 

 

par Guillaume publié dans : Voyages
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Jeudi 18 mai 2006

Trois ou quatre bus remplis d’étrangers prennent la route du lac Shouxi. Il pleut, on n’en verra le charme qu’au pas de course. Une étudiante anglophone me poursuit, elle tient à me garder sous sa surveillance. Elle a été mandatée par le directeur du bureau des affaires étrangères pour s’assurer que j’arrive sain et sauf à Yangzhou et que je revienne dans le même état à Nankin. Elle se prétend ma guide mais elle connaît moins bien l’histoire du lac que moi. « Vous savez cela déjà ? C’est vous qui allez être mon guide, ah ah ah. » Je lui demande des renseignements sur les célèbres Huit Excentriques de Yangzhou, huit peintres et calligraphes qui, au dix-huitième siècle, ont subverti les règles de leur art pour suivre une inspiration personnelle. Elle ne comprend d’abord pas de quoi je veux parler, puis demande autour d’elle. Oui, elle en a entendu parler. Je lui indique mon désir de visiter le musée des beaux-arts, dans l’espoir de contempler quelques unes de leurs œuvres. « Ce n’est prévu dans le programme », dit-elle. Quand cela m’est possible, mais sans ostentation, je la sème pour me retrouver un peu seul, ou pour avoir une chance de parler avec une des jolies Américaines entrevues ici ou là.

Elle me dit de me dépêcher car le bus nous attend pour aller visiter le jardin He. Erreur, trahison et mensonge, le bus n’ira dans aucun jardin. Il nous promènera dans les rues et nous amènera dans une usine de production de brosses à dents. Dans le bus, je ne me retrouve jamais à côté des quelques filles avenantes qui sont présentes à ce voyage. Mon premier souci est d’éviter, autant que faire se peut, mon Mexicain. Je m’assoupis une minute, et quand j’ouvre les yeux, un Indien est assis à côté de moi et me sourit. Il me serre la main. Il vient de Pondichéry, me dit que son frère et sa sœur sont à Paris. « Tu es le premier Français que je rencontre qui parle anglais. En France, personne ne parle anglais, n’est-ce pas ? » (C’est donc un préjugé commun à toute l’Asie ?) Il est catholique et me parle des mœurs sexuelles de l’occident. Il me dit qu’elles devraient disparaître. Je n’en disconviens pas, je n’en sais rien, au fond. Il me demande pourquoi je ne suis pas marié, et m’exhorte à visiter Pondichéry. Nous arrivons à l’usine de brosses à dents. Rien ne nous est expliqué. Nous évoluons entre les chaînes de montage où les ouvrières travaillent avec docilité. Les travailleurs que nous avons vus sont bien nourris et n’ont pas l’air plus malheureux que des ouvriers français. Dans le cas contraire, nous les aurait-on montrés ? Nous passons d’un bâtiment à un autre bâtiment où les ouvriers changent mais où le travail et la production restent les mêmes. Nous rentrons dans le bus, Américains du nord, Américains du sud, Européens, Australiens et Asiatiques, décontenancés, indécis. « Fascinating ! » dit une Anglaise.  

Je vais raconter ça à mes étudiants. Ne pas oublier de leur demander : « Vous comprenez ça, vous ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ? Pourquoi nous avoir montré des brosses à dents ? Est-ce censé intéresser les étrangers ? » Il pleut toujours. Nous visitons une autre usine, d’encens anti-moustiques cette fois. Des centaines de professeurs étrangers au milieu d’ouvriers qui empaquètent des rouleaux d’encens. Ces derniers, aussi peu que nous, ne savent ce que nous faisons là.

 

par Guillaume publié dans : Voyages
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Mercredi 17 mai 2006

Dans le bus, j’avais oublié combien ce Mexicain était bavard, et je réalisai combien subir la présence d’un bavard était chose pénible. Moi qui suis bavard, je connus soudain le sentiment effroyable d’avoir fait souffrir des centaines de personnes en leur parlant. Parler à quelqu’un qui a besoin de voyager dans ses pensées et rêveries, c’est véritablement une agression. Je m’étonne qu’on n’ait pas été plus agressif, en retour, à mon endroit.

Arrivé à l’hôtel de Yangzhou, où une énorme délégation de professeurs étrangers étaient venus pour un séjour de propagande offert par le bureau provincial des affaires internationales, j’eus la mauvaise surprise de me voir attribué une chambre avec ce même Mexicain comme camarade de chambrée. Pour plaisanter, je lui dis : « Ecoute, si je rencontre un femme, ou si tu rencontres une femme, nous devons nous tenir prêts à dormir dans la chambre de la fille. Ou alors, si nous dormons dans sa chambre, nous attendre à voir débouler dans celle-ci la compagne de chambrée de la dite fille. » Cette idée l’enchanta, mais il la prit au sérieux. Il me lança sur le sujet des conquêtes amoureuses, alors que je lisais Franz et François de Weyergans. Il insistait pour que je lui dise le nombre de mes petites amies. « En Chine ou dans toute ma vie ? » « Dans toute ta vie. Approximativement. » Je lui dis un chiffre au hasard, mais volontairement un peu en dessous de la vérité, pour faire le modeste. Je ne voulais pas indisposer ce jeune homme ingrat, aux vêtements constamment négligés, pleins de taches, à la présence ennuyeuse, qui n’avait assurément aucun succès avec les femmes. Il ricana : « Moi, cinq cents ! A peu de choses près. Précisément, j’ai fait l’amour avec environ quatre cent quatre-vingt-deux femmes. » Il utilisait dans la même phrase « précisément » et « environ ».

par Guillaume publié dans : Voyages
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Dimanche 14 mai 2006

A l’aéroport de Bangkok, qui ne vois-je pas ? Son excellence l’ambassadeur du Farghestan en Chine, qui rentrait au boulot avec quelques jours de retard, comme seuls peuvent se le permettre les moins que rien dans mon genre et les « au-dessus de tout ». Nous parlons un peu. J’aime beaucoup monsieur Terrecline, il a toujours eu beaucoup d’urbanité avec moi. C’est tout juste s’il ne demande pas des nouvelles de ma famille quand il me voit.

Nous sommes de la même espèce, lui et moi, et il le sait. Il est vrai que deux ou trois choses nous séparent, l’argent, la classe sociale, la sécurité matérielle, mais à part ça, nous sommes de la même farine. Nous travaillons peu, mais nous savons nous donner l’apparence de travailleurs rigoureux. Nous profitons avec placidité de nos avantages et privilèges, nous aimons l’histoire et la géographie. Nous avons des hobbies qui se rejoignent (lui, c’est plutôt les échecs, moi le football.) Sans mépriser les réunions et les mondanités, nous n’aimons rien tant que quelques heures de lectures d’un auteur à la prose exigeante. Les subalternes, les directeurs, les consuls et les attachés, prétendent toujours travailler énormément. On a du mal à les croire, d’ailleurs, mais peu importe, cette prétention à elle seule suffit à nous séparer. Ils transpirent le stress, leurs yeux sont pleins du poids des responsabilités.

L’ambassadeur est au-dessus de tout cela. Il sait qu’il ne sert à presque rien et que n’importe qui pourrait prendre sa place. Cela confère à sa présence une douceur, une vacuité qui le rendent proche des idiots de village. La même chose s’observe chez tous ceux dont la fonction est une pure coïncidence, une décision fortuite totalement étrangère à toute compétence. Je me sens proche d’eux et nous nous reconnaissons car nous avons la même légèreté devant l’existence et nous savons que personne n’attend rien de nous. C’est pourquoi nous partons en vacances avant tout le monde, et revenons après tout le monde, sans que personne ne s’en rende compte.

Nous échangeons quelques propos. Il m’envie d’être allé aux temples d’Angkor. Cela fait vingt qu’il n’y a pas mis les pieds et il en garde un souvenir ému. Il a passé une dizaine de jours sur une île thaïlandaise avec sa fille qui, sur ma foi, a tous les attributs pour rendre un sage heureux. Je rêve qu’il me demande d’être son précepteur. Je lui apprendrais l’art de commander, de faire des conférences, de tenir un ménage. Il me parle un peu de la situation au Farghestan et nous brisons là, car nous ne sommes pas du genre à parler boulot dans les aéroports. 

 

par Guillaume publié dans : Voyages
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Samedi 13 mai 2006

Dans un guide touristique américain, le quartier autour de la rue Khao Sarn est appelé le « ghetto des étrangers ». Ce mot n’est pas connoté négativement par l’auteur. C’est une des différences entre les européens continentaux et les anglo-saxons. Ces derniers sont si attachés à l’idée de communauté que ça leur est naturel qu’on se regroupe en ghettos. Les Chinois ont Chinatown, les touristes ont Khao Sarn. C’est plus facile pour les indigènes qui veulent rencontrer des étrangers.

Sur la terrasse d’O’Bangkok, une jeune Thaï vient en se trémoussant et s’assoit à une table. Elle regarde les hommes seuls et joue de sa chevelure. Elle va aux toilettes et y reste longtemps pour se contempler. Elle boit son coca et attend qu’on l’aborde. Elle a calculé ses chances avec rationalité. Elle est jolie, elle n’est pas d’ici (pas de notre communauté) et nous, en vacances, avons toute latitude pour parler avec des inconnues. Elle reste assez de temps pour montrer qu’elle est seule, et pour s’assurer qu’aucun homme ici présent ne se déplacera pour elle. Elle s’en va juste avant de perdre son temps.

Dans la rue, elle s’enfonce en maintenant une cadence et un chaloupement sur le point d’être maîtrisés.

 

par Guillaume publié dans : Voyages
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