Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Je préfère prévenir tout de suite : Nankin n’est pas une ville pour les jeunes. Si vous êtes jeune, si vous vous considérez comme tel, attendez quelques années et venez. L’autre jour, j’ai entendu un jeune dire : « C’est pas cool, y a rien à faire. » D’abord, je me suis assuré qu’il s’agissait bien d’un jeune. Il en avait les habits déstructurés, la peau imberbe et le ton de voix. Entendons-nous, quand je dis jeune, je veux dire adolescent, vieil adolescent et adolescent attardé. A quoi reconnaît-on l’adolescent ? A son mépris du matin et à son attachement à la nuit. La nuit lui plaît même s’il n’est pas capable de rester éveillé très tard. J’avais une petite amie, autrefois, qui s’en voulait terriblement d’avoir sommeil avant vingt-deux heures. C’était une honte, pour elle, de ne pas aller se coucher « entre minuit et une heure du matin » tous les jours, comme tout le monde. Moi je l’enviais, j’accordais ma respiration à la sienne et j’espérais qu’elle m’attire dans son sommeil.
Quand j’étais étudiant, avec mes copains, nous faisions de longues soirées, qui ne se terminaient pas. Fréquemment, je ne dormais pas. Lorsque toute la compagnie ronflait, ivre morte, éparpillée dans un appartement, j’attendais que le jour se lève en feuilletant les livres de la bibliothèque de notre hôte. (Je buvais peu, à l’époque.) Puis quelques amis se réveillaient et nous allions voir le lever de soleil sur les marches du théâtre antique de Fourvière. Après quoi, nous prenions un petit déjeuner dans un café du vieux Lyon et nous allions à la fac. Ce sont ces petits matins qui constituent mes plus beaux souvenirs de fête, non les orgies du soir.
Alors, quand un jeune dit : « C’est pas cool, y a rien à faire », que veut-il dire ? J’ai questionné autour de moi, j’ai fait mon ethnologue du dimanche et j’en suis arrivé à cette interprétation : la vie nocturne de Nankin n’est pas assez développée, il y a trop peu de bars et de boîtes de nuit. Trop peu de concerts de rock. C’est ce que le jeune cherche dans une ville. Quand il ne le trouve pas, c’est l’ensemble de l’activité citadine qui se voit frappée de l’anathème « y a rien à faire ». Pourtant, il y a beaucoup de choses à faire et à voir, et ce dès cinq heures du matin, mais c’est ainsi, l’adolescent ignore le matin. Qui dit jeunesse dit adoration du soir, détestation de l’aube, fascination de la nuit, dévalorisation du jour.
Nankin est une ville du jour. Les femmes y sont belles sans éclairage, sans fard et sans bruit, elles se font séduire à l’ombre du soleil, sans la fausse libération que créent la musique et l’alcool. Elles séduisent la conscience claire, elles ne se retrouvent jamais, au matin, dans votre lit avec la gueule de bois, vous non plus.
Les nankinois pèsent leurs décisions, ils couchent, découchent, recouchent, sans se faire influencer, et ils dansent de bon matin, ils font du cerf volant. Comment ne pas aimer une ville dont les habitants font du cerf volant avant d’aller travailler ?
C’est une ville pour ceux qui aiment la vie.