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Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.

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Abus de pouvoir et intimidation

Qu’est-ce qui fait de moi un VIP, une huile de l’humanité ? A la gare de Tunxi, pour attendre le train qui me ramenait à Nankin, les fonctionnaires m’ont indiqué un salon plus cossu que la salle d’attente où s’entassait la racaille. Je ne me suis pas fait prier, mais je n’en ai pas compris la raison, puisque d’autres occidentaux, hommes et femmes, n’avaient pas droit à ce privilège. J’ai mis cela sur le compte de l’obscurité structurelle dont sont empreintes les prises de décisions dans un régime totalitaire, afin de tuer dans l’œuf toute réflexion, et jusqu’aux désirs individuels de comprendre.

Je n’hésitai pas très longtemps avant de me déchausser. Après tout, ce qui fait un VIP, ce n’est pas son maintien, c’est sa situation géographique. Dans la salle de droite, vos pieds nus sont un signe de noblesse, dans celle de gauche une infamie. Un groupe entra, une petite famille dont la grand-mère était très fatiguée. Elle s’allongea sur une banquette, imitée en cela par le fils, tandis que la fille, ou l’épouse, se déchaussa, elle aussi, peut-être encouragée par le spectacle d’un blanc qui se permettait pareille licence. Tout cela eut pour effet d’énerver considérablement la jeune et jolie employée qui faisaient les cent pas et tenait à faire régner un certain standing dans sa salle VIP. D’un geste rageur, elle alluma la télévision. La fille déchaussa l’appela, sur le même ton qu’une cliente appelle une serveuse de restaurant, pour lui demander de baisser le son, pour ne pas réveiller la mère. La jeune employée aboya. Sans comprendre les mots qu’elle utilisait, je saisissais le contenu de son énoncé : cette salle n’était pas un dépotoir, ni une chambre d’hôtel, et il faudrait voir à montrer un peu de tenue, en particulier devant cet étranger qui se croit à Woodstock. La famille la regardait, un peu décontenancé, et se redressa, se rechaussa. La jeune employée m’ordonna alors, fort de cet ascendant, dû à son uniforme, d’ôter mes pieds de la banquette. Bon, elle faisait son travail. Elle se retourna vers la télévision et là, je dis qu’il faut choisir entre le boulot et le loisir. Si elle regarde la télé, elle nous fout la paix, et si elle veut faire régner l’ordre, elle doit suer un minimum.

Elle sortit un moment prendre l’air, je pris la télécommande pour éteindre la télé. N’y parvenant pas, je baissai le son. Quand l’employée revint, elle grogna et remonta le son avec arrogance. C’en fut trop. C’était un abus de pouvoir, doublé d’une dictature insupportable de la sous culture merdique déversée par flots dans des programmes de musique  populaire aussi mauvaise que partout ailleurs dans le monde. Une musique de soupe internationale qui n’a rien de chinois et qui est simplement le reflet d’une humanité sans âme, aux sentiments doucereux aux antipodes de la rigueur, la complexité, la sauvagerie et l’érotisme de la musique du Kunqu.

J’eus à cœur de protester, mais comment faire ? Cette femme concentrait sur elle trois des choses que je déteste, le pouvoir, le mépris de l’autre et la musique d’ambiance. Je me décidai alors à agir. J’adoptai un comportement que je dus m’inventer autrefois, au collège et au lycée, à l’époque où il fallait jouer des coudes pour exister. Une attitude à égale distance de la bagarre animale et de la résignation passive. Je me levai et me plantai aux côtés de ma belle fonctionnaire, très près d’elle. Bras croisés, je l’accompagnai dans la contemplation du petit écran. Je sentis son souffle s’accélérer. Quand elle levait les yeux, je levais les yeux. Quand elle toussotait, je toussotais. Je ne suis pas d’un gabarit impressionnant, mais la présence d’un corps humain a toujours quelque chose de déstabilisant. Puis je marchai devant elle, d’une lenteur d’hippopotame, pour aller prendre l’air à mon tour. Je revins, en la regardant en face, elle recula de quelques pas pour me laisser passer, je me plantai à nouveau tout près d’elle, dans un profond soupir, les sourcils froncés. Elle perdit sa contenance, son corps eut quelques réactions nerveuses, je pus retourner à ma place. Elle fut charmante avec tous les nouveaux arrivants. Elle abandonna pour le reste de la soirée la satanée télévision et alla s’asseoir près de ses collègues à l’autre bout de la salle.

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