Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
D’abord, dans le train pour Suzhou, je me suis retrouvé à côté d’un Turc au style sophistiqué, et à l’équipement informatique qui ne l’était pas moins. Il pianotait avec un visage pénétré d’importance sur son ordinateur portable. En fait il chattait, mais quiconque l’aurait regardé de loin l’aurait cru au milieu de secrets d’Etats et autres formules confidentielles. Puis il voulut s’occuper les mains, alors il prit des notes dans un carnet, des chiffres qu’il tirait d’un fichier Excell, toujours sur son portable. Il frimait, c’était une évidence. Des chiffres comme ceux-là, dans un tableau Excell comme celui que j’avais sous les yeux, il ne fallait pas sortir de Polytechnique pour savoir qu’ils ne rimaient à rien.
Deux jours plus tard, pour rentrer à Nankin, ma mère me fit la remarque judicieuse que nous attendîmes à la gare la moitié du temps nécessaire pour couvrir la distance Paris Shanghai en avion. Je cherchai une autre comparaison, trois fois Paris Lyon en TGV, pas loin de quatre matches de football, mais ça n’avait pas le même impact psychologique.
Ma mère trouvait qu’on ne voyait pas beaucoup de femmes enceintes, ce qui était étonnant dans un pays qui grossissait à une telle vitesse que l’équivalent de la France entière naissait tous les cinq ans. Je lui répondis, d’un air docte, qu’en Chine, les femmes n’ayant en général qu’un enfant, il fallait tomber sur une période très réduite de leur vie pour les voir enceinte, ce qui consistait en une forme de coïncidence. En outre, lui dis-je encore (car quand je suis lancé, plus rien ne m’arrête), il faut garder à l’esprit qu’en Chine, où que l’on se trouve, la majorité de la population est ailleurs.
Dans la salle d’attente, où nous attendions, donc, autant de temps qu’un Paris Bucarest en monomoteur, trois filles étaient assises en face de nous. Trois campagnardes qui rentraient dans leur famille après une semaine passée en pension. Au centre était la plus jolie, à la peau blanche et aux yeux petits comme des meurtrières, elle faisait la loi gentiment. Avec la fille de droite, elle faisait les yeux doux et riait, en échange de quoi son amie allait à la poubelle pour jeter ses déchets. La fille de gauche était clairement mise de côté ; elle ne recevait que des sourires polis de la part de la princesse, qui n’était pas du genre à s’abaisser à exclure des courtisanes. J’ai toujours eu un faible pour les princesses, les filles qui en imposent sans rien faire, qui aiment être entourées et qui rayonnent. Leur besoin d’avoir une cour les rend vulnérables et d’une grande générosité intermittente. Ma mère aimait bien la fille de gauche, qu’elle trouvait mignonne et naturelle, alors qu’elle souffrait de ne pas être intégrée dans l’intimité exprimée dans la relation entre Princesse et celle de droite.
Une heure avant l’arrivée de notre train, je réussis à traîner ma mère dans un fast food, elle qui n’aime rien tant que le tofu et les légumes cuits à la vapeur. Je souriais de mon regard malicieux, c’était une vraie victoire. Nous mangeâmes des frites et je ne sais quel sandwich au poulet, nous bûmes du coca. Une victoire sur quoi, contre quoi, au juste ?
Dans le train pour Nankin, un homme abruti de fatigue était assis en face de moi. Insupporté à l’idée de toucher du genou un étranger, il s’assit de côté dans l’allée, les coudes sur les cuisses. A chaque va et vient des passagers, il se prenait des coups dans la tête, ce qui faisait rire ma mère. Je craignais que cela énerve le mec, mais il était trop fatigué pour s’énerver et acceptait de prendre des coups. Par moments, il se retournait brusquement pour zyeuter la fille qui dormait à côté de lui, et dont je dessinais le visage quand je ne lisais pas les nouvelles du Mur de Sartre. Ma mère riait beaucoup du manège des passagers de ce train ; moi je tremblais de peur qu’on me mette un pin et suppliais ma chère mère de s’endormir et de ne pas attirer l’attention sur nous. Elle devait être trop fatiguée pour cela, elle aussi, et riait, riait de la cocasserie de nos amis chinois.
La fille que je dessinais se réveillait de temps en temps, souriait à ma mère et s’étirait, révélant par ce geste une poitrine de femme qu’elle cachait sous des pulls et un anorak sans goût.