Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Je marchais au hasard sur les chemin de Lantau. Les montagnes m'appellent toujours de leurs voix sourdes. Le moindre monticule demande que je monte à son sommet. Je me suis allongé sur un rocher, sans dormir, en essayant de comprendre quel temps il faisait. Ni chaud ni froid, ni humide ni sec, je redescendais et me retrouvais dans une palmeraie, ou une bananeraie, Dieu sait. Je m'y sentais hors du monde.
Je revis les routes étroites du village, sur lesquelles deux vélos peuvent à peine se croiser, et profitais des jolis petits jardins que les Chinois cultivent, pleins de légumes verts dégageant une odeur soporifique. Le temps couvert était lourd, il pesait sur les épaules et donnait envie de dormir. Dans un jardin, des poupées d'enfants étaient pendues sur des fils pour jouer aux épouvantails. Mais c'était des épouvantails gentils car ils avaient une pancarte autour du cou où il était écrit : "Welcome to our thatch." Ce jardin était surmonté d'un réseau de fils, d'où pendaient des disques compacts par groupes de deux ou trois. J'imaginais qu'il y avait là des significations magiques, une histoire d'énergie qui passait de la terre vers les disques, ou du ciel vers la terre, ou que les disques protégeaient le jardin contres des mauvais esprits venant du ciel ou de la route, ou que les fils formaient un dessin complexe qui avait des pouvoirs spéciaux. Enfin, le tout faisait penser très fort aux installations d'art plus ou moins brut que des commissaires d'expositions d'art contemporain (du genre d'Harald Szeeman) vont dénicher chez des allumés américains ou des européens fous à lier.
J'ai essayé de dessiner ce jardin mais mon attention fut happée par une belle femme qui retournait la terre, non loin. Elle parlait à une amie qui arrachait des mauvaises herbes. Le son du cantonnais est d'une beauté étourdissante. Ses phrases se terminaient par des notes tenues et "remontantes", comme les toits de l'architecture traditionnelle chinoise. Leur conversation était ponctuée de notes allongées à différentes hauteurs, comme si elles berçaient un enfant tout en parlant chiffon, cela me troublait. Je regardais ma jardinière d'un air absent. Je repartis avant qu'elle ne me prenne pour un zombi. Sur la route, des ouvriers travaillaient sur un chantier de peinture. Une très jolie fille faisait partie des ouvriers. Je les regardais travailler depuis un pont. De la musique sortait d'une école, des chansons de karaoké. Les enfants chantaient faux, très faux et très fort, mais ça ne dérangeait pas l'ouvrière, dont le visage était imperturbable. J'aurais donné tout Mozart et tout Weber pour savoir ce qui se passait derrière ce visage de pierre et d'huile. Avait-elle déjà fait le tour des vanités de l'apparence hong kongaise, les joailleries, les Ferrari, et décidé de se retirer dans une vie manuelle au rythme lent ?
Je regardais les montagnes, elles étaient hautes. Y accéderais-je ? Je rentrai me coucher, sous les applaudissements des enfants de l'école.