Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Je suis retourné au Musée de Nankin pour y accompagner ma mère. C’était peut-être la dixième fois que j’y allais. Je suis un guide dans l’âme car j’aime retourner indéfiniment aux mêmes endroits. Un de mes idéaux est de vivre toute ma vie dans un trou, un faubourg des Ardennes, par exemple, et d’en ressentir toutes les vibrations à force de voir toujours les mêmes choses.
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Une fois qu’elle nous a vendu ses billets d’entrée, elle nous a prévenus que le musée fermerait trente minutes plus tard. Nous hésitâmes puis nous entrâmes, bien décidés à profiter des pièces principales. Ce n’est pas pour me vanter, mais heureusement que je connais les collections sur le bout des doigts. Sans cela, nous nous serions égarés dans la première salle qui attire l’œil du voyageur, lieu des expositions temporaires, nous aurions pensé que là était l’essentiel, puis après avoir fait le tour des salles « de jade », « de textile » et « de laque », nous aurions peut-être omis de descendre au sous-sol, benêts que nous aurions été.
C’est mal connaître votre serviteur. J’ai pris ma mère par l’épaule et l’ai emmenée au sous-sol, dans la Salle du trésor. Quand on a le temps, c’est plutôt une salle à visiter à la fin, comme un dernière explosion d’un feu d’artifice, mais ce jour-là, nos pas nous étaient comptés. Dans la Salle du trésor, donc, des animaux en pierre, en jade, en céladon, des cerfs aux bois longs comme des bambous, des Bouddhas en or, en particulier ceux que je préfère, en position amoureuse, accompagnés d’une femme assise sur eux, les bras levés, les visages tantôt impassibles, tantôt féroces. Des pagodes, des stupas en or, ciselés par des dentellières bouddhistes du dix-huitième siècle.
On se disait que cela plairait à ma sœur Cécile. Elle eule saurait apprécier une telle minutie et saurait la reproduire à la maison, avec des fils dorés.
Je poussais ma mère, je la tirais, je la hélais, je l’encourageais à venir voir tel autre chef d’œuvre pour la faire quitter ses stations immobiles, interdites, devant la beauté des machins exposés. L’horloge tournait et elle s’abîmait dans des contemplations qui ne seyaient pas à l’objectif de performance que j’avais mis en tête de nos priorités pour l’après midi.
Pour qu’elle ne me prenne pas pour un ignorant consommateur de culture, pour un de ces malotrus qui, au Louvre, se ruent sur la Joconde et la Victoire de Samothrace, je lui inventais la théorie dite du « musée paysage ». C’est une théorie portative en vertu de laquelle le musée doit être considérée comme un parc, ou une montagne. On s’y promène en jetant des coups d’œil sur des points de vue variés, sans s’arrêter complètement. On fait le tour des sculptures, des allers-retours, on regarde toutes les choses dans leurs rapports les unes avec les autres, dans leur ensemble plutôt qu’individuellement. Le but est de se faire une idée globale, de la faire décanter en soi avant de revenir et de se laisser happer par certains objets. Le but est d’y revenir plusieurs fois, comme c’est le cas pour tous les musées d’importance.
En sortant de la Salle du trésor, nous passâmes à la salle « du bronze », d’où je tirai ma mère, les oreilles bouchées à ses protestations, pour entrer dans la salle « de terre », que je n’avais pas visitée depuis des lustres. Je fus ravi, et presque choqué, de la qualité des pièces, dont les plus fines sont invisibles autrement qu’à l’œil nu. Des bas reliefs de dragons et de scènes bucoliques tellement proches de l’effacement que la photo les fait disparaître, se confondre avec la pierre. Des danseuses et des danseurs en quantité, des corps ondulants, des musiciens qui semblent hilares de jouer, à moins qu’ils ne chantent des chansons comiques.
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Des soldats matamores, dans les poses exactes des chanteurs de Kunqu et de Jingqu. Des chameaux et des bêtes du désert, une porte de temple bouddhiste, la visite de cette salle seule m’avait remis du baume au cœur.
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Nous remontâmes pour voir le reste. Je pourrais en écrire des tartines, du reste, mais ce n’est le lieu d’écrire des tartines.