Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Léa, la petite amie de Sigismond, nous avait promis de nous amener dans l’ancienne maison d’un important lettré de la dynastie Qing. Elle n’avait pas dit que c’était aujourd’hui reconverti en un « musée du folklore ». Un beau travail de rénovation qui permet au voyageur d’imaginer l’atmosphère d’une maison de maître. Des pavillons en enfilade dont les fenêtres offrent des points de vue qui laissent rêveurs. Une fenêtre donne sur un grand mur blanc, à la fois pour détourner le regard vers l’intérieur, car la blancheur est éblouissante, et pour faire entrer de la lumière. Une autre fenêtre donne sur d’autres fenêtres qui laissent pénétrer le regard loin à travers les autres pavillons, tout en resserrant la vue dans les encadrements successifs des fenêtres, vers un point inaccessible à l’œil nu ; manière, pour le voyageur, de réfléchir soit sur la possibilité d’un vide infini dans la matière, soit d’un infini petit qui échappe constamment à tout encadrement. Enfin, et c’est le statut du voyageur (et c’est parfois sa croix), le voyageur est invité à réfléchir à toute chose qui lui passe par la tête.
Au fond du musée, une odeur de cuisine. Quatre personnes mangent avec appétit des plats qui débordent d’une nourriture familiale. On nous explique que c’est en effet une famille, ou en tout cas des employés du lieu qui se restaurent en attendant les visiteurs. Ils restent longtemps autour de la table, chose peu courante en Chine ; j’en induis que ce sont des intellectuels qui sont en train de parler de calligraphie, ou de philosophie politique. A nous, l’on servira pour dix yuans un plateau garni d’une petite dizaine de spécialités de Nankin. Nous nous régalons et, à ma grande honte, je finirai encore les assiettes de mes amis.
Dans une cour intérieure, une musique puissamment rythmée envahit l’espace. Dans la salle, des amateurs de l’opéra de Pékin répètent. L’ambiance et le bruit m’attirent irrésistiblement. Les gens fument, boivent du thé ou de l’eau chaude. Un homme d’une soixantaine d’années, debout, chante au maximum de ses capacités respiratoires. Les gens entrent et sortent, dans la décontraction, dans le soleil d’hiver et dans le froid. Des chapeaux variés coiffent les têtes d’intellectuels, des femmes de quarante et cinquante ans, à la coquetterie mesurée, viennent s’essayer à des instruments. Un homme, assis à la table centrale, écrit sur des registres, il bouillonne, il distribue des coupons, encaisse de l’argent dans un trafic incessant. Il enregistre les demandes des amateurs qui veulent chanter, et l’argent reviendra aux musiciens.
J’entre, on m’accueille par des gestes, on me prie de m’asseoir sur une des trois belles chaises près des musiciens. Serge et Léa se serrent sur un banc. Bien que les seuls étrangers, nous ne sommes pas regardés. Les percussions sont un peu assourdissantes, le chanteur pousse des cris de tigre. Nous ne sommes pas dans le monde féminin et raffiné de l’opéra Kun, les hommes n’utilisent pas leur voix de tête. Les hommes et les femmes n’écoutent pas religieusement, ils sont assis aux tables, de l’autre côté de la salle, et discutent. Certains, au milieu d’une conversation, battent la mesure en faisant des gestes maniérés. Des gestes que l’on voit faire chez les spectateurs du Palais Chaotian ; ils doivent être un signe de reconnaissance entre amateurs de musique.
La grande réussite de ce musée tient là, dans ces réunions populaires autour de vieux musiciens. Plutôt que de suivre le mouvement global qui tend à muséifier les villes en réduisant l’activité réelle des hommes, ce lieu de culture urbanise un monument historique et laisse les habitants le transformer en M.J.C. de quartier.