Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
L’autre matin, fin novembre, une euphorie bizarre étreignait le campus. Un sourire franc sur les visages jaunes, un vent frais, un vent qui soufflait au sommet des grands platanes.
Les feuilles mortes jonchaient le sol et volaient dans les airs. Il y avait une corrélation entre le contentement des gens et la soudaine chute des feuilles, je ne sais pas, un bonheur à voir les arbres se dénuder, ou de voir toutes ces couleurs vivifier la ville.
Le sens était clair pour moi, il était urgent de retourner au Lac des Nuages Pourpres. Le chatoiement observé le mois dernier devait être aujourd’hui intense comme une forêt en flamme.
Après mes deux heures de cours, où j’épanchais ma soif de culture occidentale devant un auditoire féminin et captif, j’emmenai ma mère à la montagne Pourpre et Or. Elle n’avait pas encore vu l’Allée des Esprits. En chinois, ils disent « la rue des éléphants », car il y a des éléphants.
En fait, il y a beaucoup d’autres animaux, tous hiératiques, sculptés au quatorzième siècle pour garder la tombe du premier empereur Ming. Des chevaux assis, puis debout, des lions assis, puis debout, des chameaux assis, puis debout. Les chameaux étaient là pour montrer l’unité du pays, puisque ces animaux n’étaient utiles et élevés que dans les confins occidentaux de l’empire, chez les musulmans de la route de la soie.
Deux animaux sont légendaires, qui tiennent du bœuf, de l’oiseau, de la licorne, du chat, de je ne sais quels animaux encore. Il s’agit du Kylin et du Xiezhi. Le Kylin, à moins que ce ne fût le Xiezhi, était un symbole de pugnacité et de rectitude, c’est pourquoi Hongwu tint à le mettre dans son tombeau.
Les vieux Nankinois font des exercices autour de ses bestioles. Ils étalent leur dos sur leurs corps, s’y cognent l’épaule, comme ils le font, ailleurs sur les arbres. Point de doute qu’ils choisissent, qu’ils élisent leur arbre, leur statue et leur symbole avant de s’y frotter, ou afin de s’y frotter. Ont-ils l’impression de sentir dans ces blocs de pierre taillée une force qui les soutient ? Les vieux, ici, sont comme les chats, ils traînent tranquillement d’un lieu à l’autre avant de trouver l’endroit parfait, la chaleur, la texture qu’il leur faut.
Les feuilles jaunes ne résistaient plus guère, les feuilles rouges des érables éclaboussaient de lumière ; le soleil allumait à travers eux des torches sanguines. On était à la fois à la fin et à l’apogée de l’automne. Pour fêter ça, nous avons marché jusqu’au Lac des Nuages Pourpres et je m’y suis baigné.