Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Au musée municipal de Zhenjiang, j’ai trouvé mon maître. Une peinture s’impose au voyageur comme un mystère, une énigme. Imaginez un rouleau long de six ou mètres et haut de trente centimètres. Le peintre a d’abord placé la blancheur, le vide. Il a ensuite habité le vide, avec des fleurs isolées, des fragments de paysages. Une montagne, ressemblant à un nuage, sur lequel repose un oiseau trapu qui regarde le monde d’un air moqueur. Une fleur qui est peut-être une orchidée, une branche d’arbre qui pourrait être une grappe de raisin.
Devant le rouleau, Léa appelle Serge :
« Qu’est-ce que c’est, Serge ? »
- Tu vois, ce sont des études, des esquisses. »
Quand j’arrive devant le rouleau, à mon tour, je pose la même question à Serge. Serge est un peu celui qui sait. C’est la personne ressource pour tout ce qui tourne autour de la culture et de la langue chinoises.
« Eh bien, dit-il, tu vois, c’est… Ce sont des… C’est Badashanren, quoi. »
Tout est dit. Ce ne sont pas des esquisses, mais une œuvre qui n’a pas de finalité précise, ni celle de décorer, ni celle de signifier. Elle dégage d’emblée une force qui cloue le voyageur, ou plutôt qui lui fait faire des allers-retours sur sa longueur, puis qui le fait marcher ailleurs, le fait regarder d’autres rouleaux, d’autres paysages pour y revenir et admettre qu’on ne peut pas comprendre qu’une telle chose existe.
Un peintre de la transition entre la dynastie Ming et la dynastie Qing. De son vrai nom Zhu Da, il était fils d’une famille de notables sous les Ming et ne reconnut jamais les Qing comme légitimes. On parle à son propos de nationalisme car les Qing n’étaient pas chinois. Badashanren faisait partie des nombreux lettrés qui ont résisté. Il refusait de coopérer avec les nouveaux dirigeants et écrivit sur la porte de sa maison : MUET. Il ne parla plus et communiquait par gestes. Il devint moine. Il allait de monastère en monastère et il eut des dizaines de disciples. Il peignait sans plus obéir à aucune convention esthétique pour s’éloigner de toute production officielle. Il agissait et peignait comme un fou. Il pleurait et riait et criait dans la nature, autour des temples du Jiangxi. Ses rires et ses pleurs, il les exprimait dans sa peinture, dans ces oiseaux goguenards, ses poissons qui volent dans le ciel, dans ces fleurs menaçantes. Il les exprimait dans sa signature : quatre idéogrammes qui signifient « l’homme des huit grandes montagnes », et qu’il entrelaçaient pour leur donner l’apparence d’autres idéogrammes signifiant « rire » et « pleurer ». Puis vint le temps où il ne fut plus capable ni de rire, ni de pleurer, mais seulement de peindre.
Ses dernières calligraphies, ses poèmes, donnent à penser qu’il jouait un jeu. En 1682, il écrivit :
Il y a un hôte à la porte de Yuzhang
Je feins d’être fou et parle aux hirondelles qui volent
Mais quelle différence y a-t-il entre feindre la folie et être fou ? Peut-on devenir fou volontairement, pour échapper à l’emprise du pouvoir ?