Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Comme toutes les bonnes anthologies, l’Anthologie de la littérature classique chinoise, éditée chez Picquier, pose des problèmes, soulève des questions, excite la réflexion.
Dès le premier chapitre, Pimpaneau présente des textes tirés de livres philosophiques ou historiques sous le prétexte qu’ils ont une charge littéraire évidente. Soit. C’est une bonne idée car l’historien Si Mai Qian se lit comme un auteur qui tiendrait à la fois de Rabelais et de Saint-Simon. Arrivent les philosophes ; on y lit quelques « anecdotes » de Meng Zi (Mencius), parce qu’elles sont « littéraires », mais rien des Entretiens de Confucius, qui « intéressent plus l’histoire de la pensée que celle de la littérature ». Même chose avec les taoïstes. Nulle présence de Lao Zi (Lao Tseu) car il serait trop philosophique ; en revanche, on y trouve les « anecdotes » de Zhuang Zi (Tchouang Tseu) et de Lie Zi. C’est occulter le fait que le livre attribué à Lao Zi, le Dao de Jing (Tao te King), est aussi bien un poème qu’une doctrine, posant les mêmes problèmes de traduction qu’un poème.
Le voyageur sarcastique se dit qu’au fond, Pimpaneau décide de ce qui est littéraire et de ce qui ne l’est pas. C’est un jeu dangereux et il faut bien avouer qu’on ne peut pas mieux prêter le flanc à la critique. D’après lui, donc, des phrases comme :
« Le factice ne doit pas détruire la vérité entitative. Restaurer sa nature, c’est revenir à la vérité première de l’être »
Zhuang Zi, traduction L. Wieger, (in J. Pimpaneau, Anthologie…, p.49)
sont plutôt littéraires, alors que d’autres comme :
« Cet arbre qui remplit tes bras, son principe est un germe infime
Cette tour et ses neuf étages, ils sont issus d’un petit tertre
Ce voyage de mille lieux, il a commencé par un pas »
Lao zi, La voie et sa vertu, (Dao de Jing), §64 (traduction F. Houang et P. Leyris)
ne le sont pas assez et sont trop philosophiques.
N’accablons pas Pimpaneau, cependant, car, dans l’imbroglio culturel qu’est pour nous la littérature chinoise, il fallait bien trancher. En effet, on a un accès à Confucius et Lao Zi suffisamment large pour ne pas les faire apparaître dans une anthologie et faire de la place, si je puis dire, pour des auteurs moins lus. De plus, une œuvre chinoise vise souvent une forme de totalité : un rouleau, un vase, ou un éventail, propose un travail multiple qui provient de la peinture, de la calligraphie, de la poésie, de la réflexion morale (en plus de la technique de production de l’objet lui-même, céramique, etc.), dès lors, s’intéresser à l’image sans prêter attention au texte, par exemple, est ridicule ; tout comme analyser le texte sans apprécier la calligraphie, et ainsi de suite. En ce sens, diviser une œuvre totale en parties revient à lui retirer beaucoup de son sens, à la trahir. Or, pour rendre la culture chinoise accessible aux occidentaux, l’auteur français est souvent amené à la morceler, à la compartimenter d’une façon qui n’a pas de sens du point de vue chinois (histoire de la peinture, histoire de la pensée, histoire de la littérature) mais qui nous est indispensable, peut-être, pour nous orienter. (Ce n’est pas sûr, remarquez bien. Nous pouvons très bien faire, et lire, des livres selon des méthodes plus transversales, qui prendraient en compte un ensemble de pratiques et de savoir-faire sur un thème particulier. Nous ne sommes pas condamnés à être des stupides européens bornés ; notre occidentalité n’est pas une infirmité, pas autant qu’on veut le faire croire.)
Il serait facile de descendre Pimpaneau en flèche, mais ce serait trop facile. Je recommande, au contraire, l’emprunt, ou l’achat, de cette anthologie, pour la compulser de temps en temps, pour les découvertes grandioses qu’elle occasionne, pour les présentations toujours honnêtes et souvent modestes mais justes de Pimpaneau. Il faut savoir se contenter de ce qu’on a, avant que des éditeurs se mettent à encourager une vision de la culture moins étroite et proposent des travaux inspirés de ceux de Francastel sur la Renaissance italienne. Dans tous les cas, c’est une lecture agréable et c’est un livre indispensable dont les critiques qu’on peut lui adresser sont déjà un hommage à l’intérêt et au plaisir qu’on y prend.
Enfin, Pimpaneau est aussi traducteur, alors reconnaissons que ses versions des extraits du Zhuang Zi sont très belles.