Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Une phrase pourrait suffire à discréditer entièrement son auteur. Ainsi, Jacques Pimpaneau se permet un incroyable commentaire à propos d’un célèbre poème de Li Bai : « Dans un poème si court, Ming yue et Tou sont répétés deux fois : les Chinois n’ont pas la même aversion que nous pour les répétitions, mais c’est quand même une faiblesse de ce poème. » in Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine, (Picquier ed.)
Les mots me manquent pour décrire ce que je ressens face à ce jugement lapidaire, surtout venant de quelqu’un qui connaît très bien le chinois classique et qui est sincèrement touché par la grâce des poèmes Tang.
Voici le poème, en écriture phonétique :
Jing ye si
Chuang qian ming yue guang
Yi shi di shang shuang
Ju tou wang ming yue
Di tou si gu-xiang
La traduction, forcément imparfaite et toujours au bord de la vanité, fait immédiatement saisir, je crois, la beauté de la répétition des mots tou (tête) et ming yue (lumière lune).
Devant le lit, au clair de lune
Au sol, serait-ce du givre ?
Lever la tête, regarder le clair de lune
Baisser la tête, penser au pays natal
Il va sans dire que c’est beau en chinois, et un peu ridicule en français, (et ce, quelle que soit la traduction.) Tous les traducteurs ont cherché à couvrir la répétition de « clair de lune », et certains, dont François Cheng, ont même escamoté la répétition du mot « tête » (Cheng a préféré : « Je lève la tête » / « Je baisse les yeux ».) Je ne dirais pas que c’est un scandale, mais enfin, je me permettrai d’avancer qu’ils sont emmerdants, parfois, ces traducteurs. La répétition n’est-elle pas un procédé poétique connu et reconnu, en France et en Europe ? Pensons à Verlaine, à Apollinaire, à Péguy… Et qu’on ne vienne pas me dire que cela n’a rien à voir ! Cela a parfaitement à voir. Li Bai procède à des reprises de mots et de rimes pour jouer sur la musique simple et poignante d’une berceuse. Le voyageur berce de doux chants son cœur qui s’oublie, tout comme un enfant. Je dis berceuse, mais je pourrais dire ritournelle : n’est-ce pas le propre de la ritournelle de faire revenir, retourner les mêmes mots et les mêmes lignes mélodiques ? A mon avis, c’est le moyen le plus efficace que Li Bai ait trouvé pour communiquer la mélancolie qui prend le voyageur quand il pense à son pays. De la pudeur, peu de mots, la lune et le givre, l’illusion du givre due à la lumière de la lune, la tête qui se lève, la tête qui se baisse, silence.
Si j’étais un éditeur chez Picquier, j’exigerais de Pimpaneau qu’il écrive un livre pour se justifier de cette seule phrase : « c’est quand même une faiblesse de ce poème. »