Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Cette histoire de correspondance entre les chapitres n’était pas neuve, James Joyce l’avait déjà fait pour Ulysse. Il n’avait cependant pas respecté à la lettre ses propres tables de correspondances. En réalité, toute déférence gardée, si Joyce eut du génie, c’est surtout dans le domaine du marketing qu’il éclata. Il savait faire parler de lui infiniment, à partir d’idées simples : « Un gros livre qui ne raconte qu’une journée ! », « Une réécriture de l’Odyssée dans le Dublin du début du vingtième siècle. », « Une déambulation, un dédale, un voyage dans une ville et dans l’histoire. » Il permit aux mondains des temps futurs de briller sans avoir à lire ses livres, ni aucun livre. La vulgate est facile à acquérir et je profite de cet instant pour vous en fournir les principales clés. Ceux qui ont déjà lu Joyce, et ceux qui, sans l’avoir lu, savent toujours quoi en dire, peuvent passer au paragraphe suivant, où il est question d’une impératrice acariâtre et libidineuse.
Message pédagogique à usage des apprenants en C.I.A. (Conversation Intelligente et Artistique) pour l’édification de leur vernis social.
Chaque chapitre d’Ulysse correspond à un chapitre de l’Odyssée et les personnages correspondent aux personnages d’Homère. Léopold Bloom est Ulysse, il va déambuler toute la journée avant de retourner chez lui où l’attend sa femme Molly/Pénélope, non sans avoir croisé la route de Stephen Dedalus qui symbolise le « fils », c’est-à-dire Télémaque. Il y aura d’ailleurs une parodie d’adoption. Les grandes scènes de l’Odyssée sont rejouées de manière plus ou moins cryptée, et comme nous sommes dans le symbolisme, le crypté et le rappel, tout est, en droit, analysable comme un vague lien avec le monde homérique. Il suffit de chercher, vous trouverez un lien. De plus, chaque chapitre correspond une heure de la journée, une couleur, un organe, une science, etc. Voilà, vous lisez l’un des deux tableaux de correspondances (ou mieux, vous lisez les deux, qui se contredisent par endroits) que Joyce a envoyé à deux de ses amis, et vous pouvez prétendre être joycien, ce qui impressionne les belles âmes. En ajoutant à votre conversation les clichés cités plus haut et ceux ci-après : « Quel travail sur la langue », « il réinvente le roman », « la langue devient le personnage principal de l’œuvre », vous êtes parfaitement armé pour affronter Paris. Une dernière chose : n’oubliez pas d’évoquer le fameux « monologue de Molly ». Dites qu’il est beau et érotique, cela suffira. Si vous avez le temps, lisez-le, il est effectivement très beau et érotique. Il est remarquable en ceci que, sur plus de cinquante pages, il est écrit sans ponctuation (la ponctuation étant donnée par le rythme de la phrase et les tics de langage de l’héroïne, et les célébrissimes « oui » qui parsèment la dernière page.)
Pour ceux qui veulent aller plus loin, il existe l’option d’oser des interprétations. La répétition du mot « oui » dans le monologue de Molly est à la fois un rappel de la jouissance sexuelle et un renouvellement, une régénération du consentement au mariage avec Bloom.
Maintenant que vous savez cela, observez bien. Vous verrez que tout ce que l’on dit sur Joyce, sur Ulysse tout au moins, ne dépasse jamais les quelques notations que je viens de vous donner. Ces gens qui vous impressionnaient par leur aisance, leur culture et leur intelligence, vous remarquerez vite qu’ils n’en savent pas plus que vous.
Je prends un ton ironique, ce n’est pas contre Joyce, que j’admire malgré et sous mes réserves, c’est contre les gens qui parlent de Joyce. C’est spectaculaire combien les gens sont démunis, quand ils en viennent à Joyce, combien ils répètent les mêmes lieux communs ad nauseam.
Vous remarquerez qu’on peut dire tout ce qui précède sur un livre sans avoir lu le livre, et ce pour une bonne raison : ce n’est pas de la littérature. Tout ce qu’on dit sur Joyce renvoie généralement à l’aspect marketing de son œuvre, la présentation qu’il aurait pu en faire pour le vendre à un éditeur, mais jamais à la littérature elle-même.
Cela me ramène à mon idée première. Les plans de livres, les sommaires, ne sont littéraires que de manière liminaire. La construction d’un roman est importante pour ceux qui l’étudient scolairement, mais ce n’est pas là que se situe l’idiosyncrasie de l’auteur. Le paradoxe est que s’il n’y avait pas de plan, l’élément littéraire se diluerait et disparaîtrait, ou le roman s’étendrait sans limite, comme en témoignent les romans inachevés de Kafka.