Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Mon roman aurait pu s’intituler 3 femmes, d’ailleurs il va peut-être s’intituler 3 femmes. Trois, ce n’est pas le nombre de femmes que j’ai connues en Chine. C’est le nombre de femmes que le voyageur fréquentait en même temps à une certaine période de sa vie.
Trois femmes et trois lieux extrêmement différents, trois paysages très tranchés. Neige d’Orient dans la banlieue sud de Nankin, sur le campus de Jiangning, environnée d’étudiants. Flore dans mon appartement de la rue de Shanghai, autour de la cithare, sans autre environnement que nous deux. Petite Lumière dans la province ouïgour du Xinjiang, dans les déserts et les pâturages, environnée de Hui et de Kazakhs.
L’une d’elles fut mon étudiante, une autre une collègue, la troisième une enseignante.
Je connus les affres de l’impossibilité de choisir. Je me disais : Petite Lumière, c’est la plus attirante, celle qui a le plus grand savoir faire, mais elle me rendra fou et misérable. Flore, c’est celle avec qui je m’accorde le mieux, mais elle est passive et autoritaire. Neige, c’est la beauté incarnée, la perfection physique avec qui, très vite, le voyageur s’ennuie. J’ai réfléchi, je me suis donné du temps et j’ai laissé le quotidien faire son travail (parfois, en donnant du temps au temps, les choses s’arrangent et se choisissent d’elles mêmes.)
La beauté plastique et la jeunesse ont été choisies au final.
Le voyageur a pensé ainsi : « Des femmes intelligentes, intéressantes, attirantes, sensuelles, ce n’est pas ça qui manque, on en rencontrera toujours. En revanche, une fille belle comme la lune, parfaite comme un objet en plastique, c’est un événement qui ne se reproduira peut-être jamais. »
Kundera dit qu’il n’y a rien de plus beau qu’avoir trois femmes dans la même journée. Il en relève l’aspect épique, romanesque, car trois femmes en un temps si rapproché, ce ne peut être que le produit de coïncidences, de moments de grâce « extrêmement rares » qu’on ne voit d’ordinaire que dans les romans. Tout cela est juste, il est vrai que soudain, on se sent personnage de roman, on s’aperçoit que la vie est dense, qu’elle a plus de ressources que nous, même.
De là à dire qu’il n’y a rien de plus beau, il y a un pas que je ne franchis pas. Je ne trouvais pas cela très beau, moi, mais pas pour des raisons morales. Je n’avais pas l’impression de tromper aucune des trois femmes que je fréquentais, mais j’étais un peu amer de n’avoir pas le temps de profiter à fond de chacune d’elle. Ecourter la leçon de guzheng, alors que Flore avait fait des efforts d’élégance, pour rejoindre au plus vite Neige qui paniquait dans le centre ville, ce n’était pas du bonheur, pour moi. J’aurais sincèrement préféré que les trois aventures se succèdent dans le temps, entrecoupées par des périodes de solitude. Elles auraient parfaitement rempli une année de ma vie, plutôt que de se chevaucher.
Encore une espièglerie de mes fées qui me mettent au pied du mur : « Tu voulais être un libertin ! Rappelle-toi les lectures de Kundera, quand tu étais adolescent ! Nous te mettons des femmes dans les bras, dans les jambes, voyons comment tu t’en tires ! » Cruauté des fées. D’accord, je vous l’avoue, je ne suis pas un libertin, je n’en ai pas la nature. Je suis trop ému par une seule femme, il me faut du temps pour encaisser et faire résonner sa présence près de moi.