Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Les révélations du Mexicains prirent du relief, après cette nuit. Lui si vilain, après tout, avait peut-être des atouts cachés que des centaines de femmes étaient aptes à percevoir. Il savait peut-être leur parler, avec sa voix mielleuse et dégoulinante.
En réalité, j’étais révolté par ces cris au milieu de la nuit. Non seulement je l’enviais, je devenais nerveux, mais il y avait quelque chose de plus mystérieux que cela, j’étais outré par quelque chose. Il y avait un scandale, là-dessous, quelque chose de scandaleux dans les cris de cette Chinoise au milieu de la nuit.
Rien n’étonne Sigismond dans cette histoire. Il pensait qu’il fallait de tout pour faire un monde et que, dans une perspective assez fouriériste, il était envisageable que pour chaque déviance, il se trouvait des êtres affectées de passions correspondantes à ses déviances. Que s’il y a des sadiques, il se trouvera des masochistes, et que s’il existe un Mexicain négligé sinophile, il se trouvera des Chinoises mexicanophiles.
Moi, cela ne me convenait pas, en l’occurrence, comme théorie. Je pensais qu’il y avait quelque chose de plus tordu dans tout cela, quelque chose de plus pervers, de plus terrible, voyez, de plus « gombrowiczien ». Je voyais dans cet événement, une série de singularités qui me semblait en mesure de créer une structure maligne : cris, nuit, voisin, Mexicain, t-shirt tachés, cris, voix mielleuse du Mexicain, ventre rebondi, sueur, accents, cris, célibat, voisin, nuit, cri, désir de femme, dégoût, plaisir de femme, cris. Quelque chose ne tournait pas rond. Il y avait un sens caché dans cette série de faits sans liens apparents.
Au fond, voilà ce qui était pour moi le vrai scandale. Ce n’est pas lié à la morale, c’était la conscience que la Chinoise en question, ainsi que les cinq cents maîtresses avant elle, avaient été attirées par le Mexicain, non pas en dépit de son manque de charme, mais par son aspect dégoûtant. Elles se laissaient séduire précisément par ce qui les dégoûtaient.
Il y a au fond des désirs des femmes, et peut-être des désirs humains en général, « quelque chose qu’un gentleman ne peut connaître, pour la raison que s’il les connaissait, il cesserait d’être un gentleman » (Gombrowicz). Me revinrent en mémoire tous les instants où des femmes méprisent ce qui les attirent, et en particulier une scène d’un film de David Lynch, dans laquelle l’héroïne est en prise avec un type qui la menace, et qui la laissera tranquille à la condition qu’elle lui dise « baise-moi ». Elle résiste tant qu’elle peut jusqu’à ce qu’elle dise la fameuse phrase et qu’alors, le type s’en aille. La femme tombe sur le lit, en pleurs. La mise en scène montre qu’elle a parlé autant sous l’effet d’une excitation perverse que d’une peur légitime, et qu’elle pleure autant par frustration que par traumatisme. Le cinéma regorge de réflexions sur le fond pervers du désir sexuel, des Italiens à Bresson, et jusqu’à Catherine Breillat plus près de nous.
Quand le Mexicain drague, c’est peut-être un peu comme ça. Avec son t-shirt taché et son physique dégoulinant, il doit leur parler crûment, il doit les révolter, les scandaliser avec son assurance poisseuse, et elles doivent sentir leur résistance faiblir devant cet être qui les désire tant.