Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Quel est le texte de Henri Michaux qui opère le passage de l’écrivain convenu et jeune des années vingt à celui fulgurant du Barbare en Asie ? C’est ce point précis que je discutais avec Sigismond, à la gare de Nankin, hier soir. Nous avions fait nos sacs et nous étions en partance pour Pékin, afin de faire une randonnée de quelques jours sur la Grande Muraille.
Arrivée en avance à la gare, nous débouchâmes une bouteille de vin et mangeâmes un peu. La conversation roulait sur des sujets roboratifs, comme la traduction des Fables de La Fontaine en chinois (et, plus tordu, de leur traduction du chinois en français), et, donc, sur le tournant de l’œuvre de Michaux. Pour Sigismond, c’est le texte "Fils de Morne", à la fin de Qui je fus. Pour moi c’est encore indéterminé.
Le train avait du retard. C’est ce que Sigismond comprit d’une annonce tombée du ciel de la gare et c’est ce que nous déduisîmes de l’affichage du numéro de notre train, de l’heure de son départ prévu et du fait que personne ne bougeait dans la salle d’attente. Nous étions malins, nous. Nous sirotions notre rouge, nous devisions sans nous en faire jusqu’à ce que le numéro du train disparut pour laisser place au numéro d’un autre train. Nous nous sommes faits avoir comme des baroudeurs du dimanche.
Nous avons raté notre train de la manière la plus stupide qui soit. Pourtant, Dieu sait que j’en ai raté des avions, des trains, des bus, des rendez-vous. D’habitude, j’ai une petite excuse, un problème de santé, de circulation, un rapport conflictuel au temps qui passe. Ici, on avait tout en main pour réussir notre projet, un des projets les plus simples à réaliser.
Sigismond ressentit une petite douleur, une sorte de honte, je crois : « Ecoute, je te demande pardon. » me dit-il, mais je ne pus accepter ses excuses, puisque ce n’était pas de sa faute. Ce n’était pas la mienne non plus ni celle des agents de la gare, ni de personne, c’était un événement à prendre comme il venait, comme une fatalité. De mon côté, j’étais déjà heureux de n’avoir pas besoin de payer un nouveau billet pour ce soir. En outre, j’avais du pain sur la planche pour la soirée : une lecture des premières œuvres de Michaux pour en repérer le point d’inflexion où un jeune homme devient un vrai écrivain.
Le vin continua de faire son effet dans le taxi du retour. J’oubliai Michaux et achetai à la place quelques dvd devant la vision desquels je m’endormis.