Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
J’attendais Neige d’Orient sur le Campus de Nanshida, l’Université normale de Nankin. C’est un endroit central, calme, où l’on peut se promener. Les campus dégagent toujours une atmosphère idéale, un mélange de sensualité, incarnée par les filles et les garçons assis sur les pelouses, et d’étude, incarnée par ces mêmes jeunes gens qui, un livre à la main, révisent leurs leçons. Neige n’aimait pas les bâtiments chinois de Nanshida, pourtant colorés, aux toits incurvés, elle les trouvait déprimants, oppressants. Elle était excitée à l’idée d’aller dans un studio de télévision. Le soir même, je devais enregistrer une émission, sur la chaîne locale, dont le thème était « les Français à Nankin ». Nous étions quatre Français à être interrogés par un Américain qui parlait chinois. L’émission se faisait en anglais, c’était une forme de programme éducatif. Neige me demandait si j’étais prêt, si j’avais le trac. Nous étions prêts, puisque les questions tournaient autour des stéréotypes hexagonaux, le romantisme, la nourriture, la mode et l’anti-américanisme. Neige connaissait surtout le stéréotype du romantisme. Elle fut surprise d’apprendre qu’il existait une antipathie supposée entre les Américains et les Français.
« - Je croyais que l’Europe était une grande famille. »
J’ai marché près d’elle, pendant quelques pas, en silence. Que voulait-elle dire, exactement ? Et comment tourner ma question ?
« - Est-ce que tu pensais que l’Amérique était en Europe ?
- Oui. » Neige est une fille très intelligente. Elle parle comme elle pense, et elle pense à la pointe de son savoir, à la limite de son ignorance. Cela rend les conversations très saines.
« - Et l’Australie ?
- Aussi. »
J’ai dû laisser couler encore un peu de silence. Nous ne vivions pas dans le même monde, c’était le cas de le dire. Je ne pus retenir un petit rire, car je ne suis pas fait de bois.
« - Je me demande comment tu perçois l’Europe. C’est un immense territoire, pour toi ?
- Oui, c’est immense. J’ai tort, n’est-ce pas ? Un immense continent avec beaucoup de pays. En revanche, je sais que le Japon n’est pas en Europe. »
Je n’ai pas pensé à lui parler de l’Afrique et, surtout, je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui faire dessiner une carte du monde, là, assis sur un banc. C’est un motif puissant de rêverie, que d’entrer dans les représentations des autres, en particulier des jeunes femmes chinoises. Et en particulier d’une femme qui nous touche. Cet après-midi là, vraiment, j’aurais voulu qu’elle me dise tout d’elle, tout ce qu’elle sait, entrer en elle et voir les choses comme elle les voit. Voilà mes rêveries.
Les choses se sont passées autrement. C’est moi qui ai fini par lui dessiner une carte du monde, dans un restaurant. Elle était moyennement intéressée. Qu’un océan sépare l’Europe et l’Amérique, cela ne l’impressionnait pas, même si cela bouleversait ses conceptions géographiques. Simplement elle avait imaginé des choses concernant la deuxième guerre mondiale qui ne tenaient plus debout. Il fallait tout repenser, tant pis.