Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
A Nankin, comme dans le reste de la Chine, des individus mal élevés vous passent devant dans les files d’attente avec une bonne conscience affectee. Ils sont vraiment seuls au monde. Il y a des endroits où tout le monde fait cela, à la gare de Pékin, par exemple. Le voyageur doit alors prendre son mal en patience et jouer des coudes. Mais la plupart du temps, les gens font la queue, c’est alors un événement qui frappe par sa violence calme et méprisante. Généralement, personne, dans la queue, ne dit mot. C’est une habitude prise et on supporte assez bien cette impolitesse. Cette tolérance vient aussi d’une conscience partagée de la « face » qu’on ne veut pas perdre ni faire perdre. Hausser le ton devant un jeune malotru, c’est risquer un esclandre dont l’issue est incertaine. Les malappris l’ont compris et, d’expérience, savent qu’ils ne courent aucun danger à ne respecter personne.
Le voyageur de passage pensera qu’il s’agit là d’une différence culturelle, un peu ennuyeuse, mais qu’il faut s’interdire de juger. Le voyageur qui observe pendant quelque temps supportera moins facilement ce comportement, parce que la majorité des Nankinois sont bien élevés, donc si quelques personnes se sentent trop importantes pour attendre leur tour, ce n’est pas parce qu’elles sont chinoises mais parce qu’elles n’ont pas d’éducation. N’étant pas ethnologue, je ne me sens aucune inclination à confondre les défauts de certains pour des différences culturelles. D’ailleurs il ne faut pas se laisser impressionner par les grands concepts. Avant de chercher et de découvrir de la différence chez les autres, il convient de se souvenir qu’ils sont avant tout des êtres humains et que nulle part dans le monde, dans aucune tribu d’aucune forêt touffue il n’est autorisé de passer devant les autres dans un supermarché ou dans une gare, à moins que son train soit sur le point de partir, mais cela n’arrive pas souvent dans les forêts touffues. Nulle part, jamais, un automobiliste ne peut justifier une conduite qui mette en danger des cyclistes ou des piétons. Alors je me rebelle contre ces états de fait. Lorsqu’un homme passe devant moi et pose ses articles sur le comptoir, je laisse faire jusqu’à ce que la vendeuse en prenne un. Je le lui prends alors des mains, le repose sur le comptoir. Je prends l’ensemble des articles du malfaiteur, généralement quelqu’un de jeune mais pas toujours, et les lui tends. S’il ne les reprend pas, je les laisse tomber par terre. La vendeuse s’occupe donc de moi, tandis que je pousse le gêneur de l’épaule et invite la personne derrière moi à occuper le territoire. Si j’entends le moindre commentaire de la part du misérable, je me retourne vers lui et le regarde silencieusement. Il ne peut pas soutenir le regard d’un étranger. Un étranger a toujours quelque chose de diabolique (il n’y a pas si longtemps, le mandarin appelait les Européens les « diables d’étrangers ») et comme il se sait en tort, il ne la ramène pas.
Même chose sur la route. Les Nankinois klaxonnent beaucoup mais ce qui, pour nous, est déplaisant, irritant et pourrait signifier : « range-toi sur le côté que je passe » est en réalité une façon de prévenir : « Faites attention, je suis juste derrière vous. » Dans ce cas, ils s’écartent, se laissent passer avec fluidité. Parfois, malgré tout, certains cherchent à forcer le passage, des voitures, surtout, montrent de l’impatience. Un homme, enfermé dans l’espace illusoirement intime de sa voiture, peut devenir d’un égocentrisme terrifiant (je ne suis pas loin de penser que la voiture a fait reculer la civilisation dans le cœur de l’homme moderne.) Mon ami Serge, d’un calme olympien d’habitude, ne peut réfréner des réactions violentes quand une voiture lui bloque injustement la voie, ou quand elle le frôle dangereusement. Il éructe, il donne des coups de pied dans les portières, les ailes, il lance ses poings dans les vitres, ses glaires sur les pare-brises. De mon côté, je développe une autre technique : je rattrape la voiture au prochain feu rouge, je range ma bicyclette devant elle, et, même arme que dans les magasins, je fixe l’homme ou la femme au volant de mes yeux inexpressifs. Je peux rester ainsi une dizaine de secondes. Puis, je prends mon temps lorsque le feu passe au vert. Je n’ai pas encore entendu un coup de klaxon dans cette circonstance. Je ne sais, de Serge ou de moi, qui a le plus traumatisé de chauffards. Je ne sais, non plus, si cela a eu ou aura des conséquences positives sur l’état du trafic nankinois.
C’est une des difficultés passionnantes de la vie à long terme hors de son pays. Distinguer ce qui est de l’ordre de l’impolitesse de ce qui est de l’ordre du compréhensible, du respectable, du sympathique.