Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Il y a tellement d’animaux qui vivent chez moi que je pourrais, si j’en avais l’envie et le courage, devenir le Buffon de la province du Jiangsu. D’abord des fourmis, omniprésentes un peu partout. Les premiers jours, je pensais qu’elles disparaîtraient avec le temps, dérangées par la présence d’un animal autrement bruyant qu’elles, autrement nuisible pour elles qu’elles ne l’étaient pour moi. Mais non, elles s’accommodèrent très bien de ma présence, elles firent preuve d’une indifférence bienveillante à mon égard qui confinait à l’insolence. Moi aussi, je me suis vite habitué à leur présence. Du moment qu’elles respectaient les règles tacites d’une cohabitation respectueuse d’autrui. Elles ont leurs trajets, leurs lieux d’entrée et de sortie de l’espace commun de l’appartement, j’ai les miens. Elles passent sous la baignoire, je me baigne dedans. Jusqu’à présent, nous ne nous plaignons pas.
Une espèce de cafard gigantesque fit aussi son apparition dans ma salle de bains. Au début il se cachait derrière un tuyau dès qu’il me voyait, (ou me sentait, je ne sais pas quels sont les organes de perception de cet insecte). Je le laissai faire car il ne faisait de mal à personne. Assis sur le trône des toilettes, je pensais que, si ça se trouvait, il était utile à l’élaboration d’une forme d’harmonie écologique au sein de l’hôtel. Peut-être qu’après tout mon appartement était un écosystème à lui tout seul. L’autre jour, en revanche, je l’ai vu, lui ou un de ses semblables, se promener autour du lavabo.
« - Tu fais erreur, camarade, lui dis-je. Ici, ce n’est pas ton lieu, ça m’est strictement réservé. » Alors je l’ai tué sans pitie. Je l’ai fait tomber à terre et l’ai écrasé d’une semelle lourde. Il faut savoir être cruel avec les animaux. On peut à la rigueur dresser un chien, mais comment faire comprendre à un cafard la subtilité de l’occupation des espaces ? Sans même évoquer le concept de propriété privée ?
Sur le deuxième lit de ma chambre, sur lequel je vais parfois, pour changer, ou pour laisser refroidir la chambre sans être atteint par l’air climatisé, je vis une araignée, l’autre jour. Une toute petite, de celles qui vous mordent. J’avais trouvé le responsable de mes démangeaisons. Autour d’elle gisaient des cadavres de fourmis.
« - C’est toi qui les a tuées ? lui dis-je. Mais tu es terrible. » Elle s’échappa. Je vis qu’une araignée marche beaucoup plus vite qu’une fourmi, c’est difficile à croire.
Dehors, sur la fenêtre, un oiseau s’agite. Il construit un nid juste sous le toit, entre ma fenêtre et la gouttière. D’ici à ce qu’il entre chez moi et communie avec ceux que j’ai déjà adopté, il n’y a qu’un mouvement d'aile.
Dans les moments de méditations, c’est-à-dire de paresse du corps, je me rêve en Saint François d’Assise, alors je me laisse pousser la barbe pendant quelques jours, fais attention où je pose les pieds et me gratte sans haine, considérant les morsures et les piqûres comme un témoignage d’amour chrétien, au même titre que les disciples du Christ mangent son corps à chaque fois qu’ils communient. Puis les bestioles m’agacent à nouveau et je les tue toutes, toutes celles que je vois, je leur tends toute sorte de pièges. Enfin je me laisse gagner encore une fois par la paresse et les laisse libres de leurs mouvements. Voilà à quoi se résume ma vie avec les bêtes.