Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Visiter dans le même séjour le musée Lu Xun et l’ancien palais d’été de Yuan Ming Yuan met le voyageur en présence de deux réalités chinoises très fortes, très opposées mais peut-être pas sans relation entre elles, concernant le rapport de la Chine et des étrangers. Lu Xun avait étudié à l’étranger, enseignait la littérature européenne à l’université et son ouverture à l’étranger, loin de lui être onéreux, lui a donné une distance vis-à-vis de son propre pays qui s’est transformé en autorité morale.
L’autorité de Yuan Ming Yuan, si on peut parler d’autorité pour un parc, vient de la méfiance qu’il faut nourrir envers les étrangers. Il est sans conteste que les Français et leurs alliés ont été, en l’occurrence, de sordides salauds. Quelles que soient les raisons qui les ont poussés à punir Pékin, ils n’auraient jamais agi de cette manière contre une puissance militaire digne de ce nom. Ils ont bassement profité de la décadence du régime chinois, de sa faiblesse, (alors qu’il ne menaçait la sécurité d’aucun pays) pour l’humilier, comme le font les grands abrutis, dans les cours de récréation, aux plus petits qu’eux. Il me semble que nous n’avons, sur ce dossier, aucune excuse, aucune circonstance atténuante.
Lu Xun était connu pour donner des conseils provocateurs à ses compatriotes. Il leur disait : « Lisez le moins possible de livres chinois. Lisez le plus possible de livres étrangers. » Il n’avait aucune indulgence pour une culture fière d’elle-même parfaitement stérile, à ses yeux, et incapable de se renouveler. Il jugeait la production littéraire et intellectuelle de la Chine indigne de ce qui était en train de se produire en Amérique, en Europe et jusqu’au Japon. N’est-il pas remarquable que la littérature qu’il défendait venait des pays mêmes qui avaient détruit Yuan Ming Yuan, quelques années plus tôt ?
Aujourd’hui que la Chine retrouve sa puissance internationale et qu’elle se développe grâce à des capitaux étrangers, la présence mélancolique de Yuan Ming Yuan a moins un rôle de mémoire qu’un rôle de réécriture de l’histoire : faire oublier les destructions commises par les Chinois eux-mêmes en soulignant, chaque fois qu’il est possible, celles commises par les étrangers. Neige, pour ne parler que d’elle, et parce que j’évite le plus possible d’être un donneur de leçons quand j’en viens à aborder les sujets sensibles, si bien que je ne connais pas l’opinion de beaucoup de mes amis sur cette question, ne pouvait pas me croire quand je lui dis, un jour, que les gardes rouges avaient plus détruit, du patrimoine chinois, que tous les étrangers réunis. « Je sais qu’on a brûlé des livres pendant la Révolution culturelle, mais des bâtiments et des temples ? Pourquoi les Chinois auraient détruit la Chine ? » Oui, ma Neige, pourquoi diable ? (Neige ne comprenait pas plus les désirs profonds de ses ancêtres que les poèmes en prose de Lu Xun.)
Lu Xun aidait son pays en lui donnant des coups de pied au cul. Il inventa le personnage de Ah Q qui avait cette aspérité, cette violence ironique et critique qui sied aux grands moralistes. Il n’hésitait pas à faire de la Chine contemporaine, par l’allégorie de son personnage, un portrait sans pitié et sans complaisance. Ah Q se fait humilier, incessamment, mais se relève toujours en prétendant être plus fort qu’il n’est et, à force de jacasser, considère ses défaites comme des victoires.
Si la renommé d’un tel écrivain n’est pas étrangère à toute récupération politique (les communistes se servaient de sa prose pour montrer l’atrocité du régime féodal, puis de la république bourgeoise), il est peut-être encourageant de le voir toujours aimé, respecté et étudié dans un pays que l’on dit aussi nationaliste.