Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Pour conjurer le blues qui accompagnait le départ de ma mère, je devins morose, je la laissais seule et partais au hasard des rues.
Arrivés à Shanghai , tout m'énervait, la musique d'ambiance, le temps, les gens. Malheureusement pour ma mère, elle était ma mère et elle était là ; elle était donc la seule récipiendaire de mon humeur massacreuse. D'habitude, ce sont mes étudiants qui essuient les plâtres de mes bougonnements et hurlements. (J’en connais quelques uns, du reste, qui seraient bien avisés de ne pas faire suer le marin pendant quelques jours, car la mer sera encore agitée.)
Cela ne s'arrangea pas lorsque, à l'aéroport de Shanghai, on annonça que le vol pour Paris était annulé. Pourquoi ? Nulle raison, nulle explication, nulle excuse.
"- On va vous loger pour la nuit", dit un stewart, ou je ne sais quel pingouin dont le rôle sur terre est de vous faire sentir merdeux, et vous prendrez un avion demain.
"- Ah oui ? (lui dis-je comme ça), le visa de ma mère expire aujourd'hui, je dois rentrer à Nankin de suite et elle ne parle ni anglais ni chinois, comment tu vas lui expliquer tout ça, grand connard ?"
J’étais un peu fatigué, c’est certain.
« -Guillaume, calme-toi, suggera ma mere.
-S’il te plait maman ne te mêle pas de ça! »
Finalement, je repris mes esprits, reportai mes cours du lendemain et restai près de ma mère encore une nuit, dans un infâme hôtel de banlieue appelé Motel 168. Les gens de cet hôtel s’arrangèrent pour nous soutirer encore de l’argent, le chauffeur de taxi prétendit ne pas connaître la route, enfin je me sentais environné de vautours et j’étouffais les sarcasmes dans ma gorge. J’endormis ma mère en lui lisant du Rabelais. Elle s’abandonna dans les bras de Morphée au doux son de ces douces paroles :
Es uns escarbouilloit la cervelle, es autres rompoit bras et jambes, es autres démoulloit les reins, avalloit le nez, pochoit les yeux, fendoit les mandibules, enfonçoit les dents en la gueule… Es autres tant fièrement frappait par le nombril qu’il leur faisait sortir les tripes. Es autres parmi les couillons perçoit le boyau cullier. Croyez que c’étoit le plus horrible spectacle qu’on vit oncques.
Cette lecture m’apaisa, moi aussi. Je dormis et fis un rêve si doux que je m’éveillai en forme de bon matin. C’était en Irlande, au bord d’un fleuve ou de la mer, tous mes amis étaient là, tous, même ceux que je n’avais pas vus depuis longtemps, même ceux de qui, pour cause de divergences de vues et de comportements, je m’étais séparé.
A l’aéroport, j’embrassais celle qui m’a donné le jour et repartis pour une autre journée dans les transports.