Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Flore, je ne la connaissais pour ainsi dire pas. Elle avait joué de la cithare chez moi (voir Leçon de Guzheng), tout le monde l’avait admirée, moi pas plus que les autres.
Je regardais Flore, je l’écoutais avec la concentration de tout le monde, mais en sachant que je m’épuisais à cela. Mon admiration était donc partagée, mais peut-être a-t-elle senti, grâce à un instinct que possèdent les musiciens, qu’elle était comme une déesse pour moi. Peut-être lui a-t-on dit que j’avais eu le coup de foudre pour elle, qu’en sais-je ? Elle revint chez moi avec le naturel d’une vieille amoureuse.
Après sa performance, alors que des convives s’essayaient à la guitare et s’efforçaient de créer de l’ambiance avec des airs mal maîtrisés, j’eus l’occasion de montrer mes talents et chanta une ballade irlandaise. Elle ne fit aucun commentaire mais des personnes diversement intentionnées lui ont assuré que mon chant lui était destiné. Ce n’était plus de la musique, c’était de l’ornithologie ; nous nous approchions par bruits, par cris ; les danses de séduction allaient suivre.
Quand nous sommes allés acheter une cithare, il pleuvait, nous nous serrions sous son parapluie. Nous nous prenions la main dans le taxi. Nous revînmes chez moi avec cette énorme cithare, elle l’accorda et me donna les premiers conseils. Je baignais dans le monde supérieur, incorporel, nerveux, de la musique chinoise.
Dès la deuxième leçon, elle voulut me faire à manger. Elle vint à dix heures du matin, nous fîmes des courses au marché couvert. J’essayais de payer les courses, mais elle ne se laissait pas faire.
Moi, en revanche, je me laissais faire, j’admirais ses gestes, qu’ils soient dans le maniement des outils de cuisine ou des cordes de mon instrument.
Pourquoi voulait-elle cuisiner ? Par simple gentillesse. On a parfois envie de témoigner un peu de gentillesse à quelqu’un qui nous plaît, sans idée derrière la tête. Mais même sans idée derrière la tête, la nourriture, les courses, la cuisine mettaient entre nous une dose de nuptialité. Elle faisait souvent la cuisine pour sa colocataire, ça la changeait de la faire pour un homme étranger, célibataire et amoureux des belles choses.
Sait-on jamais, peut-être est-ce pour me remercier de mon chant irlandais, qu’elle a voulu me préparer un repas ? D’autres chants viendraient, d’autres parades, je cherchais déjà, en humant les odeurs qui venaient de la cuisine, ce que j’allais lui offrir en retour. Notre relation a trop peu duré pour que je sache si nous allions passer d’offrande en offrande dans un tendre et exténuant potlatch.
Le repas fut fameux. De la viande de porc, assaisonnée de miel, de vinaigre et d’herbes. Des radis, différents légumes et encore de la viande d’oiseau.
Au milieu du repas, je la pris dans mes bras pour la remercier. Elle me repoussa, elle tenait à ce que je mange beaucoup.