Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Je voulais en avoir le cœur net, vers la fin de l’année scolaire, j’ai demandé à Route Etroite de faire le point en ce qui concernait sa vie sentimentale. C’est elle qui a commencé, je dois dire. Elle me voyait passer du temps avec Neige, plus âgée qu’elle, dont le statut était intermédiaire, entre étudiante et personnel. Tout le monde nous voyait nous promener ensemble, les gamins jasaient et Route Etroite était pressée de questions, à cause du fait que nous partagions un appartement par intermittence. Elle me demanda si cette fille, Neige d’Orient, était ma petite amie. Je répondis sans répondre, noyant le poisson dans les tourbillons d’une langue de bois bien maîtrisée, si je puis dire, et dans le même mouvement, recentrait la conversation sur elle.
Avait-elle un petit ami ? Non, et elle n’en avait jamais eu. Son père ne voulait pas. Elle ? Elle ne le voulait pas non plus. Elle n’avait jamais été amoureuse. Jamais, durant dix-neuf d'école, elle n’avait été attirée par un garçon ? Non, les professeurs ne voulaient pas. A l’école, il fallait étudier, c’était difficile, et avoir un petit ami déconcentre, fait baisser les notes. C'est mal vu par les autres et excessivement mal vu par les professeurs, les parents, les adultes en général.
« -Je te parle de tes sentiments, pas de ce que tu as fait, Route Etroite. En Occident, tous les adolescents sont amoureux, plusieurs fois par an. »
Elle a commencé à s’intéresser aux garçons à seize ans. Elle n’en crut pas ses oreilles quand je lui dis qu’en France, les filles de douze ou treize ans pensent déjà au grand amour.
« -Cette année, tu as vécu un an avec les mêmes garçons, que tu as vus tous les jours, dix heures par jour. N’y en a-t-il pas un seul que tu trouvais charmant ?
-Si, il y en a un.
-Tu le trouvais beau ?
-Assez beau.
-Est-ce qu’il le sait ?
-Non.
-Tu en es sure ?
-Oui, parce que je ne l’ai jamais dit à personne, pas même à mes copines. Je ne l’ai pas montré.
-Tu ne voulais pas que quelque chose se passe entre vous ?
-Non.
-Pourquoi ?
-Parce que je veux garder ma liberté. »
Elle dit qu’en Chine, les filles, dès qu’elles sont avec un garçon, ne peuvent plus avoir de relations normales avec les autres jeunes. Les autres garçons ne lui adressent plus la parole, et les filles... ça dépend. Je dis : d’accord, mais pourquoi ne pas vivre une petite histoire avec un garçon que tu aimes bien, connaître un peu cette émotion que tu imagines, prendre un peu de plaisir et retrouver « ta liberté » ? Elle dit que ce genre de choses est encore plus mal vu, que cela revient à jouer avec les sentiments et la vie des autres et, dans ce cas, plus personne ne lui parlerait. Sans évoquer la pression des parents qui ne veulent pas entendre parler d'un quelconque petit copain. Le père de Route Etroite a prévu la chose pour elle. D’ici cinq ou six ans, il serait temps de trouver un Français avec qui se marier, quelqu’un de sérieux, un ingénieur de préférence. Cela l’a fait rire, elle qui n’est pas sure de vouloir jamais se marier.
Après cette longue conversation, je dois avouer qu’elle ne paraissait pas malheureuse du tout de cette situation. L’érotisme, le romantisme, le plaisir et les peines de l’amour ne lui manquent pas. Pour l’instant, c’est tout juste si elle en rêve, ses fantasmes sont encore tout menus, mignons et poupons. Entre les Chinois et les Français, elle aura le choix entre plusieurs formes de prédateurs, plusieurs approches, elle pourra comparer et se laisser mûrir tranquillement.