Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Si on se fie aux défilés de modes, aux concours de beauté organisés sur podium, alors ma collegue est la deuxième femme la plus belle de la province du Jiangsu. Je rappelle pour mémoire que le Jiangsu est aussi grand qu’un grand pays européen, plus peuplé que la France et, qu’avec Nankin, Yangzhou et Suzhou, il contient des villes considérées de longue main comme les mieux achalandées de Chine, pour ce qui est de la beauté féminine. La plastique ma collegue est en effet ce qui frappe dès le premier regard, et ce qui ne cesse de frapper, quel que soit le temps que l’on passe à ses côtés. Cela lui joue peut-être des tours, on ne prête pas souvent de vraies qualités morales aux femmes trop belles : son admirable capacité à toujours garder un calme olympien en toute circonstance, une pose sculpturale, lui vaut d’être prise pour une idiote par quelques Français peu imaginatifs. Dès mes premiers jours en Chine, on me parlait d’elle comme d’une poupée sans consistance.
Après avoir vécu un an en Suisse, elle est revenue à Nankin et s’est trouvée un mari. Un jeune homme à lunettes qui s’occupe d’elle. Sans être argenté, il est propriétaire, grâce à ses parents, de deux appartements et d’une voiture. Par ailleurs, il ne passe pas trop de temps à travailler, ce qui lui permet de venir chercher son epouse tous les soirs. C’était la condition sine qua non de la belle, après avoir connu un an de solitude en Europe, elle voulait un homme qui soit au petit soin avec elle.
A l’approche du quart de siècle, il lui fallait se marier ; son bonheur n’avait pas de sens sans le mariage, c’était une évidence, comme la naissance de l’enfant. L’enfant est arrivé six mois après le mariage. J’ai bien intrigué un peu pour qu’il porte mon prénom, mais rien à faire, il fut nommé d’après un pont récemment achevé sur le fleuve bleu.
Leur mariage fut grandiose et oppressant.
Un jour, chez moi, alors que son mari réparait mon chauffage, elle prit un manuscrit que je venais de terminer et me demanda ce que c’était. Je le lui dis en deux mots. « C’est de la poésie, alors ? » Oui, c’est un peu ça, disons que c’est comme un grand poème. Je me disais que cela avait une gueule terrible. Elle fronça les sourcils et me dit : « Pourquoi tu as écrit ça ? » Je suis resté sans voix un instant. Pour rigoler, répondis-je. Ce n’eut pas l’heur d’amuser la deuxième plus belle femme du Jiangsu, qui reposa le manuscrit.