Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Lumière de l’Aube m’invite à manger un jour, sous le prétexte chaleureux de se revoir, de prendre des nouvelles de nos vies mutuelles. Incidemment, il a aussi un certain nombre de questions à me poser concernant un livre de philosophie qui lui donne du mal.
Un autre que moi aurait pu le prendre mal et envoyer balader cet ami intéressé qui pense à vous lorsqu’il a besoin de vous, mais je ne suis pas en position de refuser, et je me frotte les mains à l’idée de faire de la philosophie, de préférence de l’aride, de la pure, de la conceptuelle, histoire de donner à mon cerveau une nourriture de jour de fête.
Nous passons une journée entière à expliquer les théories de Schleiermacher sur la traduction. Six heures de discussion sur les phrases soulignées par Lumière de l’Aube. J’offre à mon âme intellective une petite surprise party kantienne. Expliquer à un Chinois intelligent, mais tout à fait ignorant de ces choses, la seconde maxime de la raison pratique afin de comprendre ce qu’est « l’exigence d’universalité », c’est un plaisir égal ou supérieur à un bon repas. Donner à son esprit des phrases difficiles à comprendre, c’est un peu comme donner à son palais un alcool complexe et puissant (un whisky irlandais, par exemple, distillé à trois reprise si je ne m’abuse.)
Or, sous la conversation apparente des phrases à expliquer, se cache une autre conversation où un Européen et un Chinois parlent de ce que c’est qu’être étranger, de la peur de l’autre, du repli sur soi. Pour Schleiermacher, traduire revient à s’ouvrir vers l’autre, avec les risques que cela fait encourir à l’identité du même. Autrement dit, la traduction est une expérience difficile car on risque de perdre « le sens délicat de l’intime bien-être de la langue. » Lumière de l’Aube ne comprend pas bien ; nous prenons l’exemple d’une communauté de Chinois, du confort qu’il y a à se retrouver, à se sentir appartenir à une communauté, à fréquenter des semblables avec qui partager des codes, etc. Puis un étranger arrive, avec d’autres codes, avec son regard qui juge et qui met en pièces. L’étranger est comme un éléphant dans une boutique de porcelaine. Dans quelle mesure l’accueillera-t-on ? Dans quelle mesure le rejettera-t-on ? Quelle distance tenterons-nous de garder entre lui et la communauté ?
Lumière de l’Aube dodeline de la tête. Nous ne parlerons pas ouvertement de la gentille mise à l’écart dont je fais l’objet.