Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
A dix-huit heures, j'attends Son Chan Tha au marche central, dit Psar Thmei. C'est une grande construction art deco qui pourrait rappeler, sous un certain angle, une gigantesque pissotiere. Vous savez, ces petits edifices art deco qui jonchent les trottoirs de quelques villes francaises, avec des ouvertures en failles et tout en courbe. Le marche s'etend hors des murs, tout autour du batiment, ou le voyageur peut manger toute sorte d'encas.
Quand elle arrive, nous prenons la direction du restaurant qu'elle voudrait essayer. Encore un batiment des annees 20 ou 30, comme on en voit beaucoup dans les septieme et huitieme arrondissements de Lyon. (J'y pense, au fait : l'immeuble Citroen de Phnom Penh est l'exacte replique de l'immeuble Citroen de la rue Pasteur, a cote des universites. Dans les annees folles, l'entreprise engageait peut-etre le meme architecte pour tous ses batiments...) Nous entrons, la decoration est post-moderne, la lumiere rougeatre, une odeur desagreable due a un climatisateur sur le declin. Une odeur qui ne se marie pas avec l'idee de manger. Une temperature trop basse pour moi, surtout qu'il ne fait pas trop chaud dehors.
Chan Tha, pas moins que les gerants de "Fusion" (c'est le nom qu'ils ont donne a leur restaurant), pense que ces elements (deco design, air conditionne) sont le nec plus ultra de la restauration, et dans tous les cas, le minimum a offrir a un etranger. Je lui fais comprendre, c'est-a-dire que je lui dis que je ne veux pas manger la. Je ne suis pas du genre a faire des detours pour faire passer un message simple. Nous parlons le temps d'une biere et nous convenons d'aller manger ailleurs. Elle comprend tres bien pourquoi l'endroit ne me plait pas et est d'accord avec le principe que nous devons trouver un endroit qui nous plaise a tous les deux. (Mon cote ethnologue du dimanche dut en souffrir.) On parle d'elle, de sa vie materielle. Elle gagne 80 dollars par mois au Cafe du centre, elle en envoie 50 a sa famille, elle paie 20 dollars de loyer pour une chambre qui n'a meme pas de boite aux lettres. Elle a connu une Francaise qui lui envoyait des lettres et des cadeaux, mais comme son manager ne voulait pas qu'elle recoive des courriers prives au boulot, la correspondance a du s'arreter.
A dix-neuf heures trente, elle me dit qu'elle n'aura pas le temps d'aller sur les quais avec moi, qu'elle doit etre rentree a vingt heures maximum, car sa logeuse va s'inquieter. "Tu as vingt-deux ans", dis-je. "Ma logeuse est tres gentille", repond-elle. Elle me parait tres encadree, cette petite. Pour couper la poire en deux, et pour manger ensemble tout de meme, nous allons nous asseoir sur une table du marche. En marchant a cote d'elle, je suis surpris de sa petitesse, c'est vraiment une minuscule petite femme ; j'ai l'impression de parler a un enfant. Nous commandons des rouleaux de printemps crus, des calamars de toutes tailles, grilles et coupes, des crevettes, et un coca pour mon invitee. Elle ne mange presque pas, un calamar tout au plus. Je l'exhorte a se nourrir. Elle me dit qu'elle n'a plus faim, "did you see my body?" Je n'ai pas vu grand chose de son corps, non, je ne peux pas dire.
Elle s'enfuit a huit heures, comme peau d'ane, ou Cendrillon, ou la Belle au bois dormant, qui doit s'enfuir a minuit de peur que ses souliers ne se transforment en citrouilles. Je finis la soiree au bar de la veille et revois ma jolie heleuse habillee d'une jupe un peu traditionnelle qui lui donne une allure formidable. Je la complimente des mon arrivee, elle ne comprend pas. Je dois m'y prendre a trois fois reprise pour lui expliquer qu'elle est belle, c'est usant. Comment voulez-vous etre un seducteur a l'ancienne sans un minimum d'idiome en commun entre le seducteur et la proie ? Elle va derriere le bar et joue avec moi un jeu plein coquinerie. Je ne suis pas dupe de son jeu, mais je suis a deux doigts de l'inviter a venir avec moi a Sihanoukville, le lendemain. Je lui paie le logement, la bouffe, deux ou trois jours de vacances, je lui apprends l'anglais gratis, et je garde pres de moi cette beaute sculpturale.
Lorsque j'atteins la certitude que rien n'est faisable avec elle et que je n'ai rien a gagner a rester la, je m'arrache a ma torpeur amoureuse, lui serre la main, qu'elle garde dans la sienne un instant et pose sur sa hanche pour me demander de rester. Je pars sans me retourner. Les hommes sont simples, et leur faire depenser de l'argent n'est pas trop difficile. Une boule dans la gorge cherche a me faire retourner au bar, et toute la nuit, je penserai a Pan Saveung, la jeune provinciale qui est sur le chemin de la perdition a Phnom Penh.