Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
A l’aéroport de Bangkok, qui ne vois-je pas ? Son excellence l’ambassadeur du Farghestan en Chine, qui rentrait au boulot avec quelques jours de retard, comme seuls peuvent se le permettre les moins que rien dans mon genre et les « au-dessus de tout ». Nous parlons un peu. J’aime beaucoup monsieur Terrecline, il a toujours eu beaucoup d’urbanité avec moi. C’est tout juste s’il ne demande pas des nouvelles de ma famille quand il me voit.
Nous sommes de la même espèce, lui et moi, et il le sait. Il est vrai que deux ou trois choses nous séparent, l’argent, la classe sociale, la sécurité matérielle, mais à part ça, nous sommes de la même farine. Nous travaillons peu, mais nous savons nous donner l’apparence de travailleurs rigoureux. Nous profitons avec placidité de nos avantages et privilèges, nous aimons l’histoire et la géographie. Nous avons des hobbies qui se rejoignent (lui, c’est plutôt les échecs, moi le football.) Sans mépriser les réunions et les mondanités, nous n’aimons rien tant que quelques heures de lectures d’un auteur à la prose exigeante. Les subalternes, les directeurs, les consuls et les attachés, prétendent toujours travailler énormément. On a du mal à les croire, d’ailleurs, mais peu importe, cette prétention à elle seule suffit à nous séparer. Ils transpirent le stress, leurs yeux sont pleins du poids des responsabilités.
L’ambassadeur est au-dessus de tout cela. Il sait qu’il ne sert à presque rien et que n’importe qui pourrait prendre sa place. Cela confère à sa présence une douceur, une vacuité qui le rendent proche des idiots de village. La même chose s’observe chez tous ceux dont la fonction est une pure coïncidence, une décision fortuite totalement étrangère à toute compétence. Je me sens proche d’eux et nous nous reconnaissons car nous avons la même légèreté devant l’existence et nous savons que personne n’attend rien de nous. C’est pourquoi nous partons en vacances avant tout le monde, et revenons après tout le monde, sans que personne ne s’en rende compte.
Nous échangeons quelques propos. Il m’envie d’être allé aux temples d’Angkor. Cela fait vingt qu’il n’y a pas mis les pieds et il en garde un souvenir ému. Il a passé une dizaine de jours sur une île thaïlandaise avec sa fille qui, sur ma foi, a tous les attributs pour rendre un sage heureux. Je rêve qu’il me demande d’être son précepteur. Je lui apprendrais l’art de commander, de faire des conférences, de tenir un ménage. Il me parle un peu de la situation au Farghestan et nous brisons là, car nous ne sommes pas du genre à parler boulot dans les aéroports.