Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Trois ou quatre bus remplis d’étrangers prennent la route du lac Shouxi. Il pleut, on n’en verra le charme qu’au pas de course. Une étudiante anglophone me poursuit, elle tient à me garder sous sa surveillance. Elle a été mandatée par le directeur du bureau des affaires étrangères pour s’assurer que j’arrive sain et sauf à Yangzhou et que je revienne dans le même état à Nankin. Elle se prétend ma guide mais elle connaît moins bien l’histoire du lac que moi. « Vous savez cela déjà ? C’est vous qui allez être mon guide, ah ah ah. » Je lui demande des renseignements sur les célèbres Huit Excentriques de Yangzhou, huit peintres et calligraphes qui, au dix-huitième siècle, ont subverti les règles de leur art pour suivre une inspiration personnelle. Elle ne comprend d’abord pas de quoi je veux parler, puis demande autour d’elle. Oui, elle en a entendu parler. Je lui indique mon désir de visiter le musée des beaux-arts, dans l’espoir de contempler quelques unes de leurs œuvres. « Ce n’est prévu dans le programme », dit-elle. Quand cela m’est possible, mais sans ostentation, je la sème pour me retrouver un peu seul, ou pour avoir une chance de parler avec une des jolies Américaines entrevues ici ou là.
Elle me dit de me dépêcher car le bus nous attend pour aller visiter le jardin He. Erreur, trahison et mensonge, le bus n’ira dans aucun jardin. Il nous promènera dans les rues et nous amènera dans une usine de production de brosses à dents. Dans le bus, je ne me retrouve jamais à côté des quelques filles avenantes qui sont présentes à ce voyage. Mon premier souci est d’éviter, autant que faire se peut, mon Mexicain. Je m’assoupis une minute, et quand j’ouvre les yeux, un Indien est assis à côté de moi et me sourit. Il me serre la main. Il vient de Pondichéry, me dit que son frère et sa sœur sont à Paris. « Tu es le premier Français que je rencontre qui parle anglais. En France, personne ne parle anglais, n’est-ce pas ? » (C’est donc un préjugé commun à toute l’Asie ?) Il est catholique et me parle des mœurs sexuelles de l’occident. Il me dit qu’elles devraient disparaître. Je n’en disconviens pas, je n’en sais rien, au fond. Il me demande pourquoi je ne suis pas marié, et m’exhorte à visiter Pondichéry. Nous arrivons à l’usine de brosses à dents. Rien ne nous est expliqué. Nous évoluons entre les chaînes de montage où les ouvrières travaillent avec docilité. Les travailleurs que nous avons vus sont bien nourris et n’ont pas l’air plus malheureux que des ouvriers français. Dans le cas contraire, nous les aurait-on montrés ? Nous passons d’un bâtiment à un autre bâtiment où les ouvriers changent mais où le travail et la production restent les mêmes. Nous rentrons dans le bus, Américains du nord, Américains du sud, Européens, Australiens et Asiatiques, décontenancés, indécis. « Fascinating ! » dit une Anglaise.
Je vais raconter ça à mes étudiants. Ne pas oublier de leur demander : « Vous comprenez ça, vous ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ? Pourquoi nous avoir montré des brosses à dents ? Est-ce censé intéresser les étrangers ? » Il pleut toujours. Nous visitons une autre usine, d’encens anti-moustiques cette fois. Des centaines de professeurs étrangers au milieu d’ouvriers qui empaquètent des rouleaux d’encens. Ces derniers, aussi peu que nous, ne savent ce que nous faisons là.