Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Dans le bus, j’avais oublié combien ce Mexicain était bavard, et je réalisai combien subir la présence d’un bavard était chose pénible. Moi qui suis bavard, je connus soudain le sentiment effroyable d’avoir fait souffrir des centaines de personnes en leur parlant. Parler à quelqu’un qui a besoin de voyager dans ses pensées et rêveries, c’est véritablement une agression. Je m’étonne qu’on n’ait pas été plus agressif, en retour, à mon endroit.
Arrivé à l’hôtel de Yangzhou, où une énorme délégation de professeurs étrangers étaient venus pour un séjour de propagande offert par le bureau provincial des affaires internationales, j’eus la mauvaise surprise de me voir attribué une chambre avec ce même Mexicain comme camarade de chambrée. Pour plaisanter, je lui dis : « Ecoute, si je rencontre un femme, ou si tu rencontres une femme, nous devons nous tenir prêts à dormir dans la chambre de la fille. Ou alors, si nous dormons dans sa chambre, nous attendre à voir débouler dans celle-ci la compagne de chambrée de la dite fille. » Cette idée l’enchanta, mais il la prit au sérieux. Il me lança sur le sujet des conquêtes amoureuses, alors que je lisais Franz et François de Weyergans. Il insistait pour que je lui dise le nombre de mes petites amies. « En Chine ou dans toute ma vie ? » « Dans toute ta vie. Approximativement. » Je lui dis un chiffre au hasard, mais volontairement un peu en dessous de la vérité, pour faire le modeste. Je ne voulais pas indisposer ce jeune homme ingrat, aux vêtements constamment négligés, pleins de taches, à la présence ennuyeuse, qui n’avait assurément aucun succès avec les femmes. Il ricana : « Moi, cinq cents ! A peu de choses près. Précisément, j’ai fait l’amour avec environ quatre cent quatre-vingt-deux femmes. » Il utilisait dans la même phrase « précisément » et « environ ».