Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
A la première tour où nous nous arrêtons, Sigismond fait part d’une douleur au mollet. Difficile de savoir ce qu’il en est réellement puisqu’il passe sans arrêt d’une description catastrophique à une modalisation virile. Il remonte son pantalon et met au jour une protubérance atroce. Une épine s’est logée sous la peau et s’est redressée sous la peau. Cela donne l’image d’un chapiteau, ou d’un être tendu qui cherchait à sortir du corps de Sigismond. Il prend mon couteau suisse pour inciser la peau. A la troisième reprise, il sue sang et eau : « Je crois que je vais finir par te laisser faire le travail. » dit-il. Comme si je savais quoi faire ? Moi qui suis à deux doigts de m’évanouir. « C’est ma main qui résiste, tu comprends. » Oui, je comprends tout ce qu’on veut, tant qu’on me laisse loin du sang, des organes et des maladies.
Il trouve encore le moyen de s’en vouloir : « Bon Dieu, ce que c’est pénible de se sentir faible. Si c’était arrivé à toi, tu l’aurais déjà arrachée avec les dents. » Certes. Je hoche la tête sans savoir quelle contenance adopter. D’attaquer sa peau au couteau suisse a fait fuir l’épine sous l’épiderme. Elle est introuvable. Je meurs de peur qu’il me demande de prendre la situation en main. Heureusement, il se relève et déclare qu’il peut marcher malgré la douleur. Je sors la bouteille de vin aux deux tiers vide, en bois une rasade pour me remonter et la lui tends. Je lui donne une banane :
« Tiens, tu as perdu pas mal de suc. » Il ressent une chute de tension mais reste debout.
« C’est terrible de se sentir minable. » dit-il.
Un couple arrive, des Chinois. Ils ne sont pas touristes, ils possèdent un talkie-walkie. Ils doivent avoir une occupation de gardiennage ou de surveillance. Ils vendent aussi de l’eau, de la bière fraîche, que nous refusons. Ils commentent le dessin que je suis en train de faire. La grosse femme le trouve beau et réaliste, ce qui attire une réaction sarcastique de la part de Sigismond. Difficile de faire les ombres.
A la moitié du chemin, nous prenons refuge dans une autre tour. Un vieil homme s’y tient assis, au fond. Il nous demande du feu pour sa pipe. Il aura été la seule personne qui ne fût ni touriste ni vendeur. Loin de faire du commerce, il demande carrément s’il peut garder le briquet. Nous nous assurons d’en avoir un deuxième et nous le lui donnons de bon cœur. Il nous raconte un peu sa vie, qu’il travaillait dans le bâtiment et sur les autoroutes, que ses fils sont paysans et « n’ont pas de travail », que la vie est dure. Je lui demande son nom, il refuse de me répondre. « Pourquoi tu me demandes ça ? »
Un groupe de touristes arrive, accompagné d’une jeune Chinoise qui les aident à monter dans la tour. Est-elle une guide ? Une amie ? Elle les accompagne encore une centaine de mètres et revient à nous. C’était une vendeuse itinérante, postée sur la Grande Muraille, qui attendait le chaland et le parasitait. Le vieux fait les présentations, mais Sigismond flaire le coup, s’enferme dans un mutisme passager et je dois me débrouiller tout seul pour la conversation. Celle-ci, due à mon niveau de chinois assez pauvre, perd beaucoup de son brio. La vendeuse s’approche de moi et arbore son plus beau sourire de paysanne. Le voyageur décèle aisément une tendresse sensuelle dans ses manières. Elle parle avec moi un moment avant de me proposer sa marchandise. Je n’ai d’yeux que pour elle. Elle sort un livre sur la Muraille, me montre les images en me disant : « Piaoliang », je réponds : « Hen piaoliang » en ne regardant que ses yeux. Elle rit, attire mon attention sur les images, alors pour éviter toute confusion je lui dis qu’elle est, elle, très jolie.
A la fin, nous n’aurons, ni l’un ni l’autre, rien de ce que nous désirons l’un de l’autre. Elle est allée importuner d’autres touristes et je suis allé faire une sieste tout seul.