Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Comme je n’ai ni appareil photo ni caméra, je travaille mes souvenirs de voyage en faisant des dessins.
Comme je suis un exécrable dessinateur, je dégage de cet exercice le plaisir d’avoir longtemps regardé un paysage ou une architecture, et ce, dans ses moindres détails. Jamais je n’aurais aujourd’hui un souvenir si précis de la Muraille si je n’avais pas passé des heures à la regarder, si je ne l’avais pas dessinée sous plusieurs angles et à différentes heures de la journée. A tel moment, les ombres sont telles qu’elle se détache dramatiquement de la montagne et se découpe clairement sur le ciel. A tel autre, elle se confond avec la verdure et les rochers, épousant les vallonnements. (Je recommande encore une fois d’aller sur ces sites, précisément, de Simatai et de Jinshanling, en raison du fait que la Muraille y est dans bel état de semi ruine tout le long du trajet, mais qu’elle est bien rénovée aux extrémités, offrant une image plus aseptisée et plus fidèle à ce qu’elle était originellement. Les sites plus touristiques, comme Badaling, sont entièrement reconstruits, et les site plus sauvages, comme Huanghua, ne sont que ruines, broussailles et travaux.)
Je ne m’arrête pas là, mes compagnons de voyage sont priés de noircir mon carnet de route. Priés, c’est un peu court, peut-être. Ils se sentent vite obligés de s’exécuter, avec la pression que je leur impose. Sigismond traînait un peu les pieds, pour ne prendre qu’un exemple. Pas par manque de générosité, au contraire, il trouvait ses tentatives si mauvaises qu’il arrachait les pages de son carnets les unes après les autres. Il n’a pu faire autrement, malgré tout, de m’offrir un dessin. Cela lui a pris deux petites heures, pendant lesquelles je ramassais du bois pour le feu de camp que nous n’avons finalement pas allumé. Il maugréait incessamment, trouvait son travail médiocre et me rendis mon carnet, meurtri et dégoûté de lui-même.
Naturellement, son croquis est superbe, racé, élégant. Il ravale les miens au rang de dessins d’enfant. Les gens qui feuillètent mon carnet, depuis, tournent les pages sans commentaire jusqu’à son œuvre, à la vue de laquelle ils s’exclament : « Ah ! ça, c’est Sigismond ! »
Mon dernier crobar de la muraille était plus ambitieux que tous les autres. Le point de vue était complexe, il fallait faire preuve d’une virtuosité que je ne possède pas. Je m’attelai à la tâche néanmoins, tout en méditant sur les années passées. Après calcul et revue de perspective, je me fis la remarque que ça faisait dans les quinze ans que j’avais contracté l’habitude de m’entourer de gens de talent.
Après tout, c’est un talent aussi, de repérer et de s’attacher des gens de talent.
(Un que je possède aussi est celui de me consoler.)