Des mini reportages sur la vie et les gens de la "capitale du sud". En marges de l'actualité brûlante pour faire découvrir une Chine tantôt drôle, tantôt poignante.
Mimique, à vingt-cinq ans, expérimente la dure loi du monde du travail. Il y a un an, quand je l’ai connu, il était serveur à la cafétéria de l’Alliance française de Nankin. Il était la personne parfaite pour ce poste, courtois, loquace, intéressé, il était le meilleur argument publicitaire pour ce lieu d’échange et de repos. Son niveau de français était joliment hétérogène. Il faisait des fautes grossières, il oubliait de conjuguer ses verbes ou il conjuguait au présent quand il parlait de quelque chose de passé (des erreurs typiquement chinoises car le mandarin ne connaît ni conjugaison ni temps des verbes.) Et en même temps il employait volontiers des expressions fleuries, il aimait parler des arts et des lettres. Un jour que je demandais un capuccino, il me répondit : « Ah ! Je voudrais bien mais il n’y a plus de lait, on s’est laissé surprendre. » A propos de ces satanés verbes français qui ne se ressemblent jamais, qui changent toujours d’apparence selon les phrases que l’on veut dire, il dit à son professeur : « Vos verbes sont vraiment frivoles. » Puis, quand il décida de quitter la cafétéria, nous essayâmes de le retenir, nous fîmes sur lui une gentille pression :
« -Alors tu nous quittes Mimique ?
-Oui… J’ai d’autres chats à fouetter. »
Ces autres chats, ce fut, Dieu soit loué, la médiathèque de l’Alliance française. Il ne quitta pas cette structure francophone, dans laquelle il évoluait comme un poisson dans l’eau, occupant plusieurs fonctions, tour à tour et tout à la fois, étudiant, serveur, bibliothécaire, traducteur, interprète, guide pour artistes français.
La bibliothécaire responsable eut un gros travail à effectuer pour le faire marcher droit. D’abord, il fallait qu’il admette l’idée d’un planning hebdomadaire. Il pouvait téléphoner pour dire à la bibliothécaire qu’il avait décidé de ne pas venir ce jour-là, pour cause de match de football, mais plutôt tel autre jour. Au printemps 2005, alors qu’il voyageait au Tibet, il eut l’élégance de prévenir qu’il aurait une semaine de retard. Il se disait, en effet, que c’était trop dommage de ne pas aller explorer tel et tel coin, vu qu’il pouvait se passer vingt ans avant qu’il ne retourne au Tibet. Oui, ça se comprend. Ensuite, la bibliothécaire dut obtenir qu’il vînt à l’heure. Ce n’était pas gagné puisqu’il arrivait tous les jours plus d’une demi-heure en retard. Dans son esprit, il était important d'arriver dans l’heure de l’ouverture de la médiathèque, donc entre dix et onze heures.
Puis vint le problème des siestes. Il disparaissait deux heures pour manger et dormir. Il fallut le faire revenir plus tôt, ce qu’il fit car ce n’est pas un mauvais bougre, mais il dormit, à la chinoise, la tête sur ses bras croisés, sur le bureau d’accueil. La bibliothécaire lui expliqua que pour les usagers, cela donnait une mauvaise image de la bibliothèque. Le lendemain, il retourna sa chaise, mit ses écouteurs sur les oreilles, les pieds sur le meuble de derrière et dormit en pensant que personne ne le voyait. Cela n’alla pas non plus pour sa responsable qui, décidément, me dit-il un jour, était « assez injuste » avec lui.